Envoyés du Défap : se former avant le grand départ

Prévue en cette année 2023 du 3 au 13 juillet, la session de formation est l’aboutissement de toute une année : à la fois pour les futurs envoyés, dont la procédure de recrutement s’étale sur plusieurs mois, et pour le personnel du Défap, largement mobilisé en amont et pendant cette période de préparation au départ. C’est aussi un moment crucial d’échanges entre les futurs envoyés, qui ont là l’occasion de passer deux semaines ensemble, mais aussi d’interroger leurs motivations et de réfléchir à la manière dont ils se projettent dans leur future mission. Deux semaines qui annoncent un changement radical, sachant qu’on revient toujours changé de l’expérience du volontariat…
Photo prise lors de la session 2022 de la formation des envoyés du Défap : premiers échanges dans le jardin… © Défap

 

Les derniers arbitrages ont eu lieu le 22 juin, lors de la dernière réunion de la Commission Échange de personnes (CEP), qui reçoit les futurs envoyés du Défap et statue sur leur candidature. Pour la session de formation 2023 des envoyés, seront présents une douzaine de candidats pour des missions de VSI (Volontaires de Solidarité Internationale), 3 volontaires pour des missions de Service civique ainsi que des pasteurs avec leur conjoint, soit 17 participants. Ils et elles devraient bientôt partir aux Antilles, au Cameroun, au Liban, à Madagascar, en Tunisie, en Égypte, à Djibouti, au Laos, au Tchad, au Sénégal ; essentiellement pour des missions dans les domaines de la santé, de l’éducation ou encore de l’enseignement de la langue française. Mais avant, toutes et tous vont se retrouver à partir du 3 juillet au 102 boulevard Arago, à Paris, pour une session courte, mais intense, de deux semaines, au cours de laquelle ils participeront à la période-clé que constitue la formation.

Période-clé pour les futurs envoyés, car elle représente un moment privilégié pour apprendre à mieux connaître le Défap en y logeant tous ensemble pendant un peu plus d’une dizaine de jours ; mieux connaître l’équipe des permanents, et pouvoir mettre des noms et des visages sur des fonctions ; mieux se connaître entre eux et partager un temps privilégié avant le grand départ, à l’automne… Ainsi, au-delà des thématiques abordées lors des présentations ou des ateliers, il y a dans cette période de formation brève, mais dense, un aspect d’échange et de rencontres indispensable. Mais ces deux semaines représentent également une période-clé dans la vie du Défap lui-même et pour toute l’équipe des permanents, largement mobilisée à la fois avant et pendant la formation.

Qu’ils soient pasteurs et aillent s’occuper d’une paroisse outre-mer, qu’ils partent sous le statut de VSI ou à l’occasion d’un service civique, pour quelques mois ou pour une mission plus longue, les futurs envoyés doivent tous passer par cette étape de la formation. Elle marque l’aboutissement d’une procédure de trois à six mois au cours de laquelle ils ont rencontré les membres de la CEP pour faire le point sur leur projet, évaluer leurs compétences professionnelles, leurs aptitudes personnelles. Puis vient la formation, étape qui constitue une obligation légale, notamment au vu des enjeux de sécurité, mais qui représente surtout pour le Défap le moyen de leur fournir des outils pour pouvoir s’adapter aux enjeux d’un autre pays, d’une autre société, d’autres manières de vivre où le confort peut être des plus rudimentaires ; et les préparer à vivre une expérience qui les obligera à sortir de tous leurs cadres. Une tranche de vie irremplaçable, mais qui nécessite des bases bien établies.

La formation : ce qui s’y enseigne… et ce qu’on y découvre

S’il ne faut aujourd’hui que quelques heures de vol pour se retrouver à l’autre bout de la planète, partir pour quelques mois ou un an comme volontaire, en mission dans un pays lointain, n’en reste pas moins une aventure. On en sort nécessairement changé. Pas question de s’y embarquer à la légère. Et se préparer au départ, c’est déjà partir un peu : se projeter dans un autre contexte culturel, se confronter à d’autres manières de vivre… et interroger ses propres motivations. Pourquoi partir en volontariat à l’étranger ? Qu’espère-t-on trouver ? À quelles réalités se retrouvera-t-on mêlé ? Pour les futurs envoyés, le temps de la formation au 102 boulevard Arago, au sein du vénérable bâtiment de l’ancienne Société des Missions Évangéliques de Paris, est déjà l’occasion de remettre en cause quelques certitudes. Notamment celles qui concernent la place du religieux, dans des pays où la laïcité, telle qu’elle est comprise et vécue en France, n’existe pas.

Au menu de ces deux semaines de formation : des thèmes d’ordre pratique, comme les aspects administratifs de l’envoi ou les questions de santé ; d’autres davantage consacrés à l’interculturel et à la rencontre de l’autre, au contexte de la mission (contexte culturel, géopolitique ou ecclésial), à la prévention et à la gestion des crises et conflits… De manière générale, cette formation vise à répondre à quatre questions : qui part ? Pour vivre quoi ? Dans quel contexte ? Qui rentre ? Sachant qu’on revient toujours changé d’une expérience de volontariat, qu’elle dure quelques mois ou plusieurs années… Pour cela, outre les membres de l’équipe des permanents mis à contribution lors des sessions en plénière et des ateliers, la période de formation fait appel à des associations partenaires ; elle mobilise aussi d’anciens envoyés venant témoigner, ainsi que des intervenants extérieurs disposant d’une compétence particulière dans un domaine précis.

Et comme chaque année, cette session de formation des envoyés se clôturera par un culte d’envoi, célébré dans la chapelle du Défap, et ouvert à tous. Pour rencontrer les futurs envoyés avant leur départ, rendez-vous le jeudi 13 juillet à 14h30 au 102 boulevard Arago, Paris, 14ème.




Djibouti : des nouvelles du projet de formation à l’énergie solaire

Quelques images des travaux pratiques des élèves du centre de formation de l’EPED, l’Église protestante évangélique de Djibouti : la promotion qui apprend actuellement les techniques d’installation et de maintenance de panneaux photovoltaïques sera bientôt fin prête pour aller sur le terrain. Un projet soutenu par le Défap, et qui répond à deux besoins cruciaux de ce petit pays de la Corne de l’Afrique : améliorer l’autonomie énergétique en diminuant la part des hydrocarbures au profit d’énergies moins nocives pour l’environnement, et améliorer l’insertion professionnelle des jeunes.

Jeunes du centre de formation de l’EPED lors d’une installation électrique fonctionnant grâce à des panneaux solaires © EPED

À Djibouti, il fait chaud. Très chaud : entre 35°C et 40°C, avec des pics à 45°C, voire plus. Et le soleil brille toute l’année : ce petit pays de la Corne de l’Afrique totalise près de 3280 heures d’ensoleillement par an, soit 9 heures par jour. Une manne en matière de production d’énergie solaire. Pourtant, l’essentiel de l’énergie est importée, notamment de l’Éthiopie voisine, sous forme d’hydrocarbures mais aussi d’électricité. Conséquences de cette situation : une forte dépendance, à la fois à la production étrangère et aux hydrocarbures ; et une électricité qui est parmi les plus chères du monde.

Cette situation est la conséquence d’une économie en développement rapide, largement tournée vers le transport de marchandises, et vers le port : situé sur la principale route commerciale Asie-Europe-Afrique, il a une position stratégique. Il n’a cessé de se développer depuis les années 2000. Il est la principale voie d’accès maritime de l’Éthiopie et de son marché de 100 millions d’habitants. Mais l’accent mis sur le développement portuaire s’est fait au détriment de nombreux autres secteurs. La société reste fortement inégalitaire et marquée par la pauvreté. Le pays fait encore partie des PMA, pays les moins avancés. Sur le plan social, un tiers des Djiboutiens sont pauvres, selon l’indice de pauvreté multidimensionnel (qui prend en compte les privations aiguës en matière de santé, d’éducation et de niveau de vie auxquelles une personne est confrontée simultanément) établi par les autorités djiboutiennes avec le support du PNUD (Programme des Nations unies pour le développement). Autre enjeu crucial, le chômage : il atteint presque les 50%. Il est encore plus important chez les plus jeunes : 70% des chômeurs ont moins de 30 ans.

Jeunes du centre de formation de l’EPED lors d’une installation électrique fonctionnant grâce à des panneaux solaires © EPED

Ce sont sur ces deux aspects, accès à l’énergie et meilleure intégration sociale, qu’intervient le projet de formation à l’énergie solaire porté par l’EPED, l’Église protestante évangélique de Djibouti, avec le soutien du Défap. C’est ce projet qui avait été présenté lors de l’édition 2023 de Hope360, rendez-vous sportif et solidaire organisé par le collectif ASAH (Association au Service de l’Action Humanitaire).

Dans son programme de développement à long terme, « Vision 2035 », le pays prévoit de parvenir à l’autonomie énergétique en visant un objectif de 100% de sources d’énergies renouvelables – notamment solaire. Encore faut-il former des techniciennes et techniciens, qui pour l’heure manquent cruellement, pour installer et entretenir les installations photovoltaïques. Le centre de formation de l’EPED permet précisément de transmettre à des jeunes Djiboutiens des compétences qui aideront à la transition énergétique du pays, tout en leur permettant de s’insérer sur le marché du travail. Un double rôle social et environnemental qui est très bien perçu par les autorités djiboutiennes. L’enjeu correspond aussi à de fortes attentes des habitants : l’usage de l’énergie solaire est encore peu accessible pour la population djiboutienne, à l’exception de quelques villages qui ont leurs propres panneaux solaires ; et pour ceux qui ont pu s’équiper, ils ne disposent, le plus souvent, pas des compétences nécessaires pour assurer la maintenance du matériel et sont à la merci de la moindre panne…

Jeunes du centre de formation de l’EPED lors d’une installation électrique fonctionnant grâce à des panneaux solaires © EPED

Sur ces images, vous pouvez voir les élèves de l’actuelle promotion formée par le centre de l’EPED lors de leurs travaux pratiques. Ils seront bientôt fin prêts pour se lancer sur le terrain…

C’est un envoyé du Défap, Pierre Thiam, qui dirige ce centre de formation de l’EPED. Un centre qui a développé depuis des années une série de projets de formation et d’insertion bénéficiant d’une vraie reconnaissance de la part des autorités djiboutiennes. Entre 2010 et 2017, le projet de rénovation des bâtiments de l’Église, sous forme d’un chantier école, a permis de former des jeunes Djiboutiens aux métiers de la maçonnerie, de l’électricité, de la plomberie… Entre 2015 et 2017, ce sont des jeunes en situation de handicap moteur qui ont été accueillis dans le cadre d’un projet éducatif cofinancé par l’Union Européenne, pour une formation professionnelle au métier d’assistant gestionnaire de réseau informatique et aux notions d’entreprenariat. Et actuellement, il s’agit donc de former des jeunes aux métiers liés à l’installation et à la maintenance de panneaux solaires…




DM : une aventure missionnaire qui dure depuis 60 ans

La rencontre annuelle des trois Secrétariats Cevaa – DM – Défap nous donne l’occasion de parler d’un événement majeur pour DM : les célébrations de ses 60 ans. Six décennies d’histoire qui n’ont rien eu d’un fleuve tranquille, depuis une naissance au lendemain de l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy jusqu’à une mue lancée au tournant de l’année 2018… En cette année 2023, DM a voulu fêter ses 60 ans avec ses divers partenaires, en Suisse, au Mexique, au Cameroun, et même avec les participants de l’Assemblée générale du Défap.

Le logo du soixantenaire de DM © DM

DM, c’est un peu le cousin suisse du Défap. Né durant la même période mais quelques années auparavant (en 1963, quand le Défap a été officiellement créé en 1971) ; œuvrant dans des milieux d’Églises similaires et invité comme le Défap aux Conseils et aux Assemblée générales de la Cevaa (DM est ainsi le département missionnaire des Églises de Suisse romande, quand le Défap réunit trois unions d’Églises protestantes françaises de tradition luthéro-réformée). Avec des modalités d’engagement et des visions très proches, une même pratique de l’envoi de personnes, des zones d’intervention qui se recouvrent en partie… Et des défis communs. Tout comme le Défap, tout comme la Cevaa, DM est confronté depuis de nombreuses années à des évolutions des sociétés et des Églises européennes qui imposent de repenser les formes et les présupposés de la mission. DM a fait sa mue au cours de l’année 2018, transition qui s’est traduite dans le discours, avec la mise en avant du concept de réciprocité, ainsi que dans un nouveau logo et un nouveau slogan. Celle du Défap est toujours en cours… Et au bout de six décennies d’aventure missionnaire, DM, tout au long de l’année 2023, fête son anniversaire en partageant des gâteaux avec ses envoyés, ses Églises membres, ses partenaires à l’étranger : au Mexique, au Cameroun…

Lors de sa naissance, en 1963, DM regroupe huit Églises protestantes de Suisse romande (elles seront sept après la fusion entre l’Église libre et l’Église évangélique réformée du canton de Vaud). Mais l’organisme qui voit le jour a déjà toute une histoire qui le précède, celle des missions suisses, nombreuses et diversifiées – et avec déjà diverses tentatives pour les coordonner. Et sa naissance intervient dans un contexte bien particulier, celui des indépendances des pays anciennement colonisés : avec des implications profondes sur la conception de la mission, comme en témoigne le slogan-programme « La mission de partout vers partout » inventé lors de la conférence mondiale mission et évangélisation du Conseil œcuménique des Églises de Mexico. Une conférence réunie du 8 au 19 décembre 1963… soit quelques semaines à peine après la naissance officielle, le 23 novembre, de DM.

Un projet soutenu par DM au Bénin © DM

Avec la fin de l’ère coloniale, les Églises locales issues des missions européennes s’émancipent ; les thématiques portées par les organismes missionnaires évoluent : on parle de dialogue interreligieux et interculturel avec le Tiers-Monde, d’œcuménisme, de partenariat, de projets de développement… Les échanges doivent se faire désormais entre égaux. À sa création en 1963, le DM compte 300 missionnaires dans 23 pays. En 1967 a lieu à Neuchâtel le premier cours de formation missionnaire de DM. Mais déjà pointent des inquiétudes sur une crise des vocations…

En 1971, à la création de la Cevaa et du Défap, nés tous deux de la Société des missions évangéliques de Paris, les Églises membres de DM, par son entremise, s’impliquent dans la nouvelle Communauté d’Églises. Un fonds commun est créé par DM et deux autres organismes suisses, PPP (Pain Pour le Prochain) et l’EPER, pour coordonner les campagnes et les récoltes de fonds. Ce qui débouchera sur un rapprochement durable, incluant bientôt la KEM (Coopération des Églises et Missions évangéliques en Suisse), qui donnera lieu au projet « Terre Nouvelle ». Ce projet aura son propre comité de coordination, ses animateurs cantonaux, son journal, jusqu’à envisager, au fil des ans, une complète fusion de ses organismes membres dans une entité unique. Espoir avorté en 2002… Mais entretemps, les Églises suisses, leurs envoyés et leur service missionnaire auront vécu tous les soubresauts d’une histoire internationale agitée : la lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud, le génocide rwandais… mais aussi la création du service civil à l’étranger, un nouveau statut qui permettra d’apporter une nouvelle vitalité à l’échange de personnes porté par DM dans son réseau d’Églises.

Le gâteau offert par le délégué de DM lors de l’AG du Défap © Défap

En 60 ans, ce sont près d’un millier de personnes qui se sont engagées comme envoyé.es auprès de DM, pour tisser des liens et renforcer la solidarité entre Églises de divers pays, avec le but affiché de rendre concrètes « l’humanité solidaire » et « l’Église universelle ». DM agit aujourd’hui dans l’agroécologie, l’éducation et la théologie en Afrique, en Amérique latine, au Moyen-Orient, dans l’océan Indien et en Suisse. Il mène des projets dans plus d’une quinzaine de pays, et regarde résolument vers l’avenir : il s’implique dans le dialogue entre Églises issues de cultures différentes, soutient des organismes qui mènent des réflexions et proposent des solutions aux défis de notre temps : tels le Secaar (développement durable et droits humains), l’Institut Al Mowafaqa (dialogue interreligieux). Le point d’orgue de cette année de célébrations des 60 ans de DM est prévu le 18 novembre 2023, à la cathédrale de Lausanne.




Rencontres missionnaires à Versailles

La rencontre annuelle des Secrétariats de la Cevaa, de DM et du Défap se tiendra du 3 au 5 mai à Versailles. En cette année 2023, c’est le Défap qui accueille la réunion, organisée chez les Diaconesses de Versailles. Au menu des échanges : collaborations et lieux d’engagement commun des trois institutions, réflexions sur les échanges de personnes, perspectives financières. Ces réunions régulières sont un des lieux de dialogue entre Cevaa, DM et Défap, trois organismes missionnaires qui partagent une histoire commune et nombre de leurs priorités.

Rencontre des trois Secrétariats Cevaa-DM-Défap, en juillet 2022 à Sète © Cevaa

Dans les projets qu’il soutient, dans les échanges de personnes qu’il organise, le Défap n’agit pas seul, mais au sein d’un réseau. Plusieurs réseaux même : un réseau associatif, rassemblant des acteurs de la solidarité internationale, chrétiens (c’est le cas de ceux qui se retrouvent dans le collectif Asah, « Association au Service de l’Action Humanitaire ») ou laïcs (comme ceux qui font partie de Coordination Sud, dont est également membre le Défap) ; des acteurs publics (ce sont eux qui fournissent le cadre légal des envois de volontaires à l’international : ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, Agence du Service civique) ; des Églises et organismes liés aux Églises. Dans ce dernier cas, le Défap est non seulement en lien avec un réseau ecclésial présent sur plusieurs continents, mais il travaille aussi avec des organismes fédérant diverses Églises pour des activités communes : le Secaar, par exemple, organisme regroupant 19 Églises ou ONG d’Afrique et d’Europe autour de thématiques liées au développement durable et aux droits humains ; ou encore la Cevaa et DM. Des rencontres régulières ont lieu : le Défap participe ainsi aux « COS » (« Conseils d’Orientation et de Suivi », équivalent des Assemblées générales) du Secaar ; il participe aux Coordinations de la Cevaa ; et le Secrétariat du Défap retrouve chaque année ceux de la Cevaa et de DM pour des réunions qui ont pour but, pour les trois organismes, d’échanger des informations et de coordonner leurs actions.

En cette année 2023, cette réunion annuelle, dite « des trois Secrétariats », aura lieu du 3 au 5 mai. Tous les ans, cette rencontre est accueillie par un organisme différent, à tour de rôle : en 2022, elle était accueillie par la Cevaa et avait eu lieu à Sète. En 2023, elle est accueillie par le Défap. Et les délégués participant à ces trois jours de réunions seront reçus par les Diaconesses de Versailles.

Thématiques communes et défis partagés

Entre la Cevaa, DM et le Défap, les liens sont nombreux. Sur le plan historique, tout d’abord : ces trois organismes sont nés à la même période, les années 1960-70, dans un milieu d’Églises protestantes qui s’efforçaient d’inventer de nouvelles collaborations ecclésiales dans un contexte marqué par la fin de la colonisation. DM, organisme missionnaire des Églises de Suisse romande, est né le premier, en 1963 (il célèbre d’ailleurs cette année ses 60 ans) ; la Cevaa et le Défap sont tous deux héritiers de la SMEP, la Société des missions évangéliques de Paris, qui choisit en 1971 de se scinder en une communauté d’Églises et en un organisme lié aux Églises de France pour pouvoir continuer à entretenir des relations sur un pied d’égalité entre Églises nées des travaux de la Mission de Paris. Enfin, les relations institutionnelles étaient présentes dès le début : à l’origine de la Mission de Paris, on trouve divers organismes européens, dont la Mission de Bâle ; et DM est lui-même en partie issu de la Mission de Paris.

Entre ces trois organismes institués pendant la même période et entretenant des relations avec les mêmes pays, on retrouve encore aujourd’hui des domaines d’activité très proches, et des échanges réguliers. Parmi leurs points communs, l’envoi de personnes. Défap, Cevaa et DM-échange et mission ont donc régulièrement des envoyés présents dans leur réseau d’Églises ; certains de ces envoyés peuvent d’ailleurs parfois être volontaires pour l’un, puis pour l’autre organisme (c’est ce qui s’est déjà produit notamment pour des envoyés ayant la double nationalité française et suisse). Des partenariats peuvent aussi s’établir lors de la formation (des envoyés Cevaa ont pu participer à la formation au départ du Défap). Parmi les autres points qui les rapprochent, on trouve aussi des lieux d’engagement commun, comme la CLCF (la Centrale de Littérature Chrétienne Francophone), l’Institut Œcuménique de Théologie Al Mowafaqa (installé au Maroc, il vient de fêter ses dix ans) ou encore la revue Perspectives Missionnaires. Mais aussi des préoccupations communes : nécessaire adaptation aux changements des sociétés qui, partout en Europe, bousculent depuis plusieurs décennies à la fois Églises et organismes missionnaires ; et interrogations sur les finances – sujet sensible pour les trois organismes.




Églises de Guadeloupe et Martinique : «Une vitalité stimulante»

Le pasteur Pascal Hickel a effectué plusieurs missions courtes avec le Défap auprès des Églises Protestantes Réformées de Guadeloupe (EPRG) et de Martinique (EPRM), qui se trouvent toutes deux sans pasteur attitré depuis bientôt deux ans. Il témoigne.

Le « Chanté Nwel », accompagné au tambour « Ka » © Pascal Hickel pour Défap

 
Parmi ses activités, le Défap accompagne les Églises protestantes de sensibilité luthéro-réformée présentes aux Antilles, en Guyane, à la Réunion et à Mayotte, notamment en contribuant à financer des postes pastoraux mais aussi par un soutien direct et par le financement de projets. Des Églises minoritaires, mais qu’il est essentiel de soutenir, entre une Église catholique fortement implantée et des Églises évangéliques en fort développement.

Aux Antilles, à l’image du reste de la population, les Églises Protestantes Réformées de Guadeloupe (EPRG) et de Martinique (EPRM), séparées par 140 km d’océan, sont très diverses. Elles sont composées d’Antillais, d’Européens installés et d’Européens de passage, venus pour quelques mois ou quelques années. L’EPRG est née dans les années 90 ; l’EPRM a été créée plus récemment encore, en 2002. L’Église Protestante Réformée de la Guadeloupe, qui a depuis 2021 le statut « d’Église associée » de l’Église protestante unie de France, est une petite communauté, mais vivante, et qui aspire à porter son témoignage dans la société. Notamment à travers son association diaconale, qui est aujourd’hui l’un de ses principaux outils de témoignage : « Men a lespwa » (« Main de l’espoir »), association d’entraide qui a bénéficié d’un soutien du Défap, et procure des aides ponctuelles aux personnes. Elle s’investit dans la prison, avec des colis de Noël pour les femmes (hygiène et soins). Elle a mis en place un soutien scolaire à la Maison Départementale de l’Enfance.

Ces deux Églises sont membres de la Ceeefe, la Communauté des Églises protestantes francophones. Elles sont accompagnées par des pasteurs envoyés par le Défap pour des missions courtes : en 2022-2023, il s’agissait de Pascal Hickel. Voici son témoignage.
  

Sortie Nature avec avec la paroisse de Martinique ; tout à gauche de la photo, Pascal Hickel © Pascal Hickel pour Défap

 
Sans pasteur depuis presque deux ans, les communautés de Guadeloupe et de Martinique tiennent bon et font preuve d’une vitalité stimulante. C’est ce nous avons constaté au cours de notre séjour dans ces deux îles. Nous avons eu la joie de fêter Noël en Guadeloupe, avec deux moments forts : le « Chanté Nwel », soirée où suivant une ancienne tradition, on se retrouve pour chanter des chants de Noël traditionnels, accompagnés au « Ka ». Et le culte de Noël du 24 au soir, bien fréquenté et accompagné par les musiciens de la paroisse. De très intéressants échanges avec le Conseil presbytéral ont montré le souci très fort de se faire connaître et de porter un témoignage public dans l’île.

L’association diaconale « Men a lespwa » poursuit son activité de soutien scolaire et souhaite reprendre ses activités à l’accueil famille du centre pénitentiaire de Baie Mahault.

En Martinique, c’est une petite communauté que nous avons retrouvé, mais très motivée pour aller de l’avant. Les débats très intenses lors de l’assemblée générale, ont exprimé le besoin d’étude biblique, de formation théologique et le souci du témoignage. Ce qui nous a marqué le plus, c’est la joie de la rencontre pour célébrer le culte ensemble, et le sentiment d’une appartenance forte à la communauté. Persévérance, fort sentiment communautaire, souci du lien, et désir de rayonner l’Evangile de la grâce dans les îles… prions pour ces deux Eglises et pour qu’un pasteur se lève pour les accompagner dans leurs projets !

Pascal Hickel

Culte de Noël en Guadeloupe © Pascal Hickel pour Défap




Couloirs humanitaires : «Je vous écris de Beyrouth…»

Depuis 2017, le programme des « couloirs humanitaires » permet de faire venir en France des réfugiés particulièrement vulnérables depuis le Liban, par des voies légales et en évitant les « routes de la mort » comme celles qui passent par la Méditerranée. Le Défap y participe à travers des envoyés, qui travaillent à Beyrouth pour la Fédération de l’Entraide Protestante (FEP). Félicie, actuellement sur place, évoque la dégradation de la situation au Liban… et les traumatismes ravivés par les derniers séismes qui ont touché la Turquie et la Syrie.

Dans un camp de réfugiés au nord du Liban © Félicie pour Défap

 

Je vous écris de Beyrouth, assise dans la salle d’attente du consulat français. Ce matin, le programme des Couloirs Humanitaires accompagne une famille pour une demande de Visa pour la France.

J’ai essayé un peu de les détendre ce matin, comme je le fais avant chacun de ces passages, qui constituent toujours une grande angoisse pour les familles. En effet, pour eux cet entretien va déterminer le cours d’une vie et plus que cela, le droit à la vie.

Depuis mon arrivée en tant que VSI au Liban, le pays n’a fait que de se dégrader de manière abyssale. Les conditions de vie et de sécurité des personnes refugiées que j’accompagne dans le cadre des Couloirs Humanitaires se dégradent conjointement.

« Nous ressentons les secousses de chacun des séismes »

De face, en bleu, Soledad André ancienne VSI envoyée par le Défap ; à sa droite, avec le pantalon moutarde, Félicie, actuelle envoyée travaillant sur le programme des couloirs humanitaires © Félicie pour Défap

 
Malgré les difficultés de mener une mission dans des conditions si volatiles, je vois un réel bond dans ma professionnalisation. Il faut composer au quotidien avec les différentes situations, économiques, politiques et sécuritaires. Sans cesse renforcer les partenariats, rechercher des solutions. Il faut innover dans la communication et la prise en charge de l’accompagnement légal, psychique et social des familles.

Je suis passionnée par ce que je fais ici et sens que les bénéficiaires, les collègues et les collectifs d’accueil en France ressentent la qualité de travail que je tente de fournir.

Dans cette lettre je souhaite attirer l’attention sur la situation toute particulière que nous vivons actuellement de par les séismes que le Liban ressent depuis le 6 février. Nous ressentons les secousses de chacun des séismes et des répliques de la faille en Turquie. Cela ravive les traumatismes auprès des familles refugiées au Liban, qui ont vécu la peur des bombardements. Il s’agit d’une nouvelle vague de détresse. Les habitations et les tentes ont étés fissurées. Les familles sont inquiètes pour leurs proches en Syrie. Je suis de très près les conséquences du séisme du 06 février, qui engendre une nouvelle vague de déplacements, de nouveaux stratèges géopolitiques et, fort malheureusement, de nouvelles inégalités de prise en charge des populations en fonction de leur nationalité.

À part ces nouvelles du terrain, assez inquiétantes pour les populations de cette région du monde, je suis toujours très heureuse au Liban. Mon fils a appris l’arabe et l’anglais en un an et demi, j’en suis très fière. Nous avons rencontré beaucoup d’amis, et souhaitons continuer encore quelques temps cette aventure libanaise, tant qu’elle sera vivable au moins pour nous chanceux, détenteurs de passeports européens et de salaires en devise stable.

Félicie




EAPPI : «Nous ne voulons pas rendre l’occupation plus acceptable»

Après les lettres de Marilyn, qui a participé récemment au programme EAPPI en Palestine, voici un autre aperçu : celui d’une militante israélienne, Hanna Barag. Ce programme du COE (Conseil œcuménique des Églises), dont le nom complet est Ecumenical accompaniement program in Palestine and Israel, a pour but d’apporter une présence pour apaiser les tensions et de témoigner de la situation sur place. Il fait appel non seulement à des volontaires internationaux (en France, leur recrutement et leur suivi administratif sont assurés par le Défap), mais aussi à des organisations plaidant pour le respect des droits humains, tant côté palestinien que côté israélien. Machsom Watch fait partie de ces organisations qui témoignent côté israélien. Nous reproduisons ici un article diffusé par le COE.

23 novembre 2022, Bethléem, Palestine. Des personnes entrent au checkpoint 300 de Bethléem. Ce poste de contrôle qui sépare Bethléem et la Cisjordanie de la ville de Jérusalem voit passer chaque jour des milliers de Palestinien-ne-s, dont beaucoup vont travailler à Jérusalem et en Israël. © Albin Hillert/WCC

Machsom Watch a été fondé en janvier 2001 par trois femmes juives de Jérusalem qui, voyant les postes de contrôle militaires autour de Jérusalem et en Cisjordanie, ont décidé de prendre les choses en main. Aujourd’hui âgée de 88 ans, Hanna Barag défend toujours les droits de la personne avec autant d’énergie.

Depuis cinq à dix ans, elle a constaté de grands changements aux points de contrôle: il n’y a plus de longues files d’attente. En fait, des milliers de personnes viennent et passent rapidement. Tout le processus est informatisé.

«Les Palestiniens et Palestiniennes se servent d’une carte magnétique pour passer le point de contrôle, et la porte s’ouvre, décrit-elle. Si la file d’attente est trop longue, beaucoup décident de rebrousser chemin.»

Les points de contrôle numérisés sont devenus un outil tristement efficace pour invisibiliser les violations des droits de la personne.

Injustice numérique

«Le système est informatisé, déshumanisant et rigide, et il complique considérablement la vie, explique Mme Barag. Il faut autre chose, une nouvelle réalité qui libère les Palestiniennes et les Palestiniens.»

À une époque où on utilise l’intelligence artificielle pour s’immiscer dans la vie des gens, les systèmes informatiques employés aux points de contrôle semblent tout savoir de chaque Palestinien-ne qui tente de passer, ce qui constitue en soi une forme d’injustice et d’oppression numériques.

«L’armée israélienne vous dira: regardez ce que nous avons fait pour faciliter la vie des populations palestiniennes. En réalité, le système est beaucoup plus complexe, plus compliqué, mais ça ne se voit pas. Il existe plus de 100 types de permis différents.»

Les personnes qui souhaitent obtenir un permis de travail doivent avoir un certain âge et être mariées. Le permis peut être refusé s’il y a dans la famille des antécédents liés à des incidents de sécurité. Et la liste des conditions est encore longue.

«Les règles sont différentes pour les demandes de permis médical, poursuit Mme Barag. On ne peut pas utiliser un permis de travail pour accompagner un membre de sa famille à l’hôpital, et si on demande un permis médical, il faut renoncer au permis de travail.»

En outre, comme les permis ne sont plus imprimés, les Palestinien-ne-s doivent les montrer sur leur smartphone ou à partir d’une carte magnétique. Beaucoup de gens sont perdus, car ils ne savent pas se servir du système. De plus, les points de contrôle sont fermés à la population palestinienne de Cisjordanie entre 23 heures et 4 heures du matin.

«Les militaires n’ont pas le droit d’effectuer des changements, et si on essaie d’appeler des responsables, il est rare qu’on obtienne une réponse.»

Hanna Barag se souvient d’un petit garçon, au checkpoint 300 entre Jérusalem et Bethléem: «Il avait perdu un œil et voulait aller à Jérusalem pour des raisons médicales. La personne qui l’accompagnait et lui se sont vu refuser le passage en raison d’un problème de papiers.»

Voyant leur confusion, elle les a aidés sur-le-champ, et ils ont pu entrer à Jérusalem. Mais si elle n’avait pas été là ce jour-là?

Ne pas faciliter l’occupation

«Si nous voulons défendre les droits de la personne, nous devons faire quelque chose contre ce système de contrôle inhumain, affirme Mme Barag. Nous ne voulons pas rendre la situation plus facile.»

Elle sait que cela peut sembler contradictoire. Ce qu’elle veut dire, c’est que l’occupation ne devrait pas devenir plus facile à gérer, parce que la dimension humaine est de moins en moins visible dans le processus. «Ne donnons pas aux militaires la latitude de faire fonctionner une machine – une machine bureaucratique – qui permet d’ouvrir et de fermer les portes à distance. Nous ne voulons pas rendre l’occupation plus acceptable. Nous voulons qu’elle cesse!»

Hanna Barag et ses collègues de Machsom Watch ne veulent pas d’une sorte de «compromis». Elles veulent un changement complet de réalité. «Bien sûr, nous aidons beaucoup de Palestiniennes et de Palestiniens, reconnaît-elle. Nous travaillons à la demande, et nous envoyons les papiers aux autorités israéliennes.»

Environ 70% des cas auxquels Machsom Watch apporte son aide aboutissent à un retrait du «rejet pour des motifs de sécurité», ouvrant la voie à l’obtention d’un permis. «Nos femmes savent quels papiers sont nécessaires, mais je constate aujourd’hui que le processus se durcit avec l’arrivée au pouvoir du nouveau gouvernement israélien, déplore-t-elle. Nous essayons de mettre fin à la dépendance palestinienne à Israël.»

Par exemple, les Palestinien-ne-s n’ont pas besoin de se rendre dans des hôpitaux israéliens. «Mais Israël s’en sert comme d’une forme de contrôle. Il y a d’excellents médecins en Palestine, mais il leur est refusé de gérer un système qui serait indépendant d’Israël.»

Le système de permis actuel est conçu comme un puissant outil d’oppression permettant de garder le contrôle sur la population. «Nous ne voulons pas améliorer le système de permis», insiste Mme Barag.

Une question de valeurs

Lorsqu’elle regarde l’histoire de Machsom Watch et son activité actuelle, Hanna Barag voit un groupe de femmes qui refusent de faire partie d’une culture militariste: «La plupart d’entre nous ont servi dans l’armée, certaines ont été officières, explique-t-elle. Nous voulons aborder le conflit d’un point de vue féministe, c’est-à-dire faire bouger les choses parce que nous sommes des femmes.»

Ces femmes sont attachées à leurs valeurs. Quelqu’un qui voudrait contribuer financièrement à la construction de colonies ne peut pas adhérer à l’association. «Il n’y a pas d’argent en jeu, c’est une question de valeurs. Nous intervenons parce que nous sommes des Israéliennes qui veulent rendre plus vivable l’existence du peuple palestinien, mais aussi celle du peuple israélien.»

Mme Barag a contribué à la formation des accompagnateurs et accompagnatrices œcuméniques (AO) qui viennent participer au Programme œcuménique d’accompagnement en Palestine et en Israël du COE. «Quand je parle aux AO, je leur explique le système et ce qui les attend. À mon sens, notre mission consiste à exercer une pression diplomatique.»

Elle voit les AO accompagner des enfants qui veulent aller à l’école en toute sécurité. «La pression extérieure exercée par leur intermédiaire est primordiale, ajoute-t-elle. Même si nous nous trouvons dans un système illogique.»

Selon elle, tout le monde devrait sensibiliser les esprits aux outils employés par Israël pour contrôler la vie de la population: «Quand l’armée sait tout de vous, on est face à une triste réalité. Même avec un permis, le poste de contrôle peut vous refouler pour une raison indéterminée.»

Les règlements sont en hébreu et c’est compliqué, ajoute-t-elle: «C’est un système de contrôle complet. Même moi, après toutes ces années, il m’arrive d’avoir des surprises. Les AO viennent pour trois mois et avec de bonnes intentions. Leur but est de faire avancer la situation ici.»

Elle est reconnaissante aux AO de quitter leur belle vie, leurs familles et leur entourage pour se faire les témoins d’une situation difficile. «Je les admire. Quand les AO accompagnent des bergers qui ne parlent pas hébreu, en cas de rencontre avec un colon, leur présence permet de protéger les bergers.»

Par-dessus tout, Hanna Barag veut dire au monde qu’il faut mettre fin à l’occupation et fixer des limites aux mesures d’Israël contre la population palestinienne.

«Je veux que le monde découvre les conditions de vie des Palestiniens et des Palestiniennes, ainsi que le système de contrôle qui les asservit, dit-elle. Côté israélien, il y a beaucoup de jeunes à Tel-Aviv et ailleurs qui ont entre 30 et 50 ans et qui sont contre l’occupation, mais ils et elles ont des enfants à élever et des hypothèques à payer. À Machsom Watch, la moyenne d’âge est de 70 ans. Nous avons le temps d’intervenir.»




EAPPI : «Vous êtes nos yeux, notre bouche, vous pouvez témoigner»

Marilyn a effectué une mission de trois mois en tant qu’accompagnatrice œcuménique en Palestine/Israël, au sein du groupe 85 des équipes du programme EAPPI. Les rôles de ces équipes sont multiples : témoigner en rédigeant des rapports pour des organismes internationaux, soutenir les actes de résistance non violente aux côtés des Palestiniens chrétiens et musulmans locaux et des militants pacifistes israéliens, offrir une protection par leur présence non violente… De retour en France, elle témoigne désormais de son expérience. Rencontre.

Membres d’une équipe d’accompagnateurs œcuméniques dans une Église © Marilyn pour EAPPI

Observer sans intervenir, n’est-ce pas décourageant ?

Marilyn: Les trois premières semaines, cette mission était source pour moi de frustrations, parce qu’elle me semblait se limiter à de l’observation passive. Même s’il y avait des rapports qu’il fallait s’astreindre à rédiger tous les soirs, et destinés à des institutions internationales comme l’Onu, comme la Cour européenne des Droits de l’Homme… Sauf que, rapidement, cet engagement est devenu très concret. Quand nous nous rendions dans des camps de bédouins, de réfugiés, nous retrouvions les mêmes personnes ; un lien humain se construisait entre nous. Nous n’étions plus seulement observateurs, nous partagions quelque chose. Les gens que nous croisions nous racontaient leur histoire, nous parlaient de leurs soucis, de leurs angoisses du lendemain, de leurs difficultés à se déplacer, à aller travailler, à vivre une vie normale. Et tous nous témoignaient de la reconnaissance pour notre présence. Ils nous disaient : « Vous êtes nos yeux, notre bouche, vous pouvez témoigner ; quand vous rentrerez dans vos pays, parlez de ce que nous vivons. » Ils savaient que nous ne pouvions pas changer leur situation sur le moment même – même si parfois, notre seule présence  pouvait contribuer à améliorer un peu leur sécurité. Mais l’essentiel, pour eux, c’était qu’il y ait des témoins de ce qu’ils vivent.

Quelles étaient vos relations avec les Églises en Palestine ?

Rencontrer les Églises en assistant aux messes ou aux cultes le dimanche, ça faisait partie de notre mission. Nous nous y rendions avec nos vestes marquées du sigle « EAPPI », pour être reconnus à la fois des chrétiens palestiniens et des responsables d’Église. Les équipes d’accompagnateurs œcuméniques ont des relations bien établies avec certaines de ces Églises ; mais elles sont si nombreuses qu’il est difficile d’être en lien avec toutes. Trois mois sur place, ça ne fait jamais qu’une douzaine de dimanches ! C’était pour nous l’occasion de rencontrer une population différente de celle que nous pouvions voir aux checkpoints. Quand ils nous voyaient au culte, les gens se montraient très intéressés, venaient nous poser des questions : nous avons toujours été accueillis à bras ouverts.

L’une des ONG israéliennes avec lesquelles les accompagnateurs œcuméniques sont en lien : les Femmes en noir de Jérusalem © Marilyn pour EAPPI

Et vos relations avec les autres ONG, notamment israéliennes ?

Il y a des relations suivies entre les équipes du programme EAPPI et diverses ONG israéliennes. C’est le cas de Machsom Watch [qui surveille les points de contrôle établis par les forces de sécurité israéliennes, NDLR], de Military Court Watch (qui nous a permis d’assister à une audience du tribunal militaire). C’est le cas des Femmes en noir de Jérusalem [un groupe de sept femmes israéliennes fondé en janvier 1988 lors de la 1ʳᵉ intifada, NDLR]. C’est le cas des Rabbins pour la paix…  C’est encore le cas de l’ONG Ir-Amim, une association d’Israéliens dont les avocats mènent un combat de longue haleine devant les tribunaux pour soutenir des familles palestiniennes de Jérusalem-Est régulièrement menacées d’expulsion ou dont les maisons sont occupées par des colons. Ou de l’association Emek Shaveh, qui regroupe des archéologues dénonçant l’instrumentalisation des sites anciens dont la protection a en fait pour but de chasser des familles palestiniennes de chez elles… Nous avons aussi rencontré l’ONG israélienne Breaking The silence [qui permet à d’anciens militaires des Forces de défense israéliennes de témoigner sur ce qu’ils ont vécu en Cisjordanie, dans la bande de Gaza et à Jérusalem Est, NDLR]. Enfin, à l’arrivée et au départ de chaque groupe d’accompagnateurs œcuméniques, des groupes israéliens sont présents pour les saluer.

Que vous disaient le plus souvent les Palestiniens que vous rencontriez ?

Ils ont beaucoup souffert de l’absence d’observateurs venus de l’étranger pour témoigner pendant toute la pandémie de Covid-19. Et même en étant sur place en tant qu’étranger, nous nous rendions compte que notre présence n’empêchait pas grand-chose… Nous avons assisté à des arrestations violentes. Il y a une volonté de déshumaniser totalement les Palestiniens. Et les membres des forces de sécurité israéliennes nous disaient ouvertement : « On a tous les droits ». Face à cela, j’étais frappée par l’humilité et la patience des Palestiniens. Tous les matins, tous les soirs, aux checkpoints, ils doivent enlever leur ceinture, montrer leurs papiers, avec le risque de se heurter à un refus arbitraire de passer. À tout moment, ils ont une épée de Damoclès au-dessus de la tête : vont-ils pouvoir passer le checkpoint, même s’ils ont les bons papiers ? Pourront-ils aller travailler ? Leur maison ne sera-t-elle pas démolie ? Et toute leur vie est comme ça.

Une image de la « barrière de sécurité » entre Israël et les territoires palestiniens © Marilyn pour EAPPI




En mission en famille à Madagascar

Lydie et Pierre sont partis en famille avec le Défap pour des missions de soutien à la SFM, l’École de formation des maîtres de l’Église luthérienne de Madagascar. Lydie a une mission d’enseignement ; Pierre s’occupe de maintenance, notamment du matériel électronique. Ils sont en pleine saison des pluies, qui ont rendu une partie des routes impraticables… Ils racontent.

Étudiants de la SFM © Pierre et Lydie pour Défap

Quelles ont été vos premières impressions de Madagascar ?

Lydie : La diversité, la vitalité. Nous avons été frappés par les paysages de rizières, l’exubérance de la végétation : hibiscus, frangipaniers, arbres du voyageur… Et avec la saison des pluies, tout pousse de partout. Par contraste, les habitants se soucient peu d’environnement : il y a des déchets partout, des bouts de plastique par terre, même à la campagne.

Pierre : Aller au marché, c’est une expérience : c’est plein de couleurs, de bruit, il faut chercher partout… Impossible de s’y retrouver au début sans être accompagné, surtout quand on ne parle pas malgache. C’est un labyrinthe dans lequel on se perd quand on veut acheter quelque chose. Mais nous commençons enfin à savoir où chercher…

Et vos premières impressions de la SFM ?

Pierre : Nous avons été très bien accueillis par le personnel de la SFM, soutenus dans nos démarches administratives. Nous avons de très bonnes relations avec la directrice et avec les enseignants. Ensuite, il a fallu nous adapter au fonctionnement de la SFM, ce qui nous change de nos habitudes. Le rythme, par exemple, est très différent : les journées commencent très tôt.

Lydie : Fandriana est une ville un peu isolée, c’est une ambiance très différente de celle de Tananarive. Du coup, tout le monde connaît notre famille : nous sommes les seuls « vazahas » [« étrangers », NDLR] de Fandriana. Il y a beaucoup d’enseignants qui ont des enfants dans la même tranche d’âge que les nôtres, ils vont à l’école ensemble, ça rend les relations faciles.
 

Étudiants de la SFM lors d’un cours © Pierre et Lydie pour Défap

Comment se déroulent vos missions ?

Lydie : Ma mission est axée sur l’enseignement du français et sur l’école inclusive – la prise en compte du handicap dans les cours. C’est un travail très intéressant et varié. Les étudiants viennent de tout le pays ; et c’est vraiment une richesse. Il y a un bon brassage de population, avec tous ces étudiants aux coutumes différentes.
Concernant le français, comme je suis enseignante en primaire, je me demandais comment faire avec des adultes ; mais je m’y suis vite adaptée. Ils sont habitués à une méthode d’enseignement où les cours magistraux sont prédominants. Ma manière d’enseigner est très différente ; ça casse un peu leur façon de faire, mais ils apprécient. Ils ont une vivacité d’esprit et l’envie de parler en français, mais c’est difficile. Il y a une grande différence de niveau entre ceux qui viennent de bonnes écoles, qui ont un bon niveau de français, et d’autres qui sont quasi débutants. Et pour ces derniers, il y a un grand écart entre ce qu’ils apprennent et ce qui leur serait vraiment utile. Mais la maîtrise du français leur est nécessaire : les rapports de stage, les contrôles, tout est en français.
Concernant l’école inclusive, la SFM accueille des étudiants malvoyants et malentendants, qui sont destinés à devenir enseignants dans des écoles spécialisées. Ils sont très bien intégrés : la première fois que l’on se retrouve dans un cours qui accueille des étudiants malentendants, on se rend compte que tout le monde pratique la langue des signes.

Pierre : J’ai deux casquettes : je m’occupe de l’entretien des bâtiments et de la maintenance du matériel, notamment électronique ; et j’aide Lydie en prenant en charge des groupes dans les cours d’informatique et dans le labo de langues. Il a d’abord fallu remettre le matériel en état. Le labo de langues n’avait pas fonctionné depuis des années.

Quelles difficultés avez-vous dû surmonter ?

Lydie : La transmission des informations, c’est toujours une difficulté. Personne ne nous met spontanément au courant quand il y a quelque chose à savoir : il faut être proactif et partir chercher les infos.

Pierre : Il y a également l’état des routes. Avec la saison des pluies, elles sont ravinées, coupées de crevasses. Les déplacements sont difficiles. Beaucoup de gens prennent des taxis-brousse pour aller d’un endroit de l’île à l’autre, mais ça prend un temps fou : deux heures pour une quarantaine de kilomètres…
 

Pierre dans le labo de langues © SFM




Congo : promouvoir l’éducation à la paix

Dans un pays dont l’histoire récente est marquée par des violences récurrentes et des déplacements de population, l’Église Évangélique du Congo (EEC) essaie de contribuer à construire une paix durable et une société apaisée. Ce qu’elle fait à travers une structure créée en 2003, l’Action Évangélique pour la Paix (AEP). En lien notamment avec l’École de la Paix de Grenoble pour les outils pédagogiques, l’AEP a déjà réalisé plusieurs projets visant à sensibiliser de nombreux jeunes, notamment dans des écoles et collèges.

Une session de formation organisée par l’AEP © AEP

Partenaires

  • Église Évangélique du Congo (EEC)
  • Action Évangélique pour la Paix (AEP)

Objectifs

Contribuer à la culture de la paix et de non-violence dans les établissements scolaires publics et confessionnels.

Le local de l’AEP © AEP

Contexte

La République du Congo a été frappée ces dernières années par des violences importantes, dont la guerre civile entre 1997, 1998 et 2002 et les troubles dans le département du Pool après les élections présidentielles de 2016. Ces violences ont provoqué des pertes humaines et des déplacements de populations par centaines de milliers. À plusieurs reprises, ces violences ont surtout concerné l’agglomération de Brazzaville, ce qui a engendré des départs massifs depuis Brazzaville vers le département du Pool, puis en 2017, en sens inverse. Cette histoire récente et les oppositions politiques récurrentes liées à des conflits d’ordre ethnique amplifient l’agressivité liée à la pauvreté et aux disparités sociales.

Envoyée du Défap en république du Congo, pour travailler en lien avec l’AEP, rencontrant le président de l’EEC, le pasteur Juste Alain Gonard Bakoua © AEP

L’association AEP est une structure créée en 2003 par l’Église Évangélique du Congo (EEC), comme contribution aux efforts de construction d’une paix durable, en voulant « changer les mentalités ».

Depuis sa création, avec les appuis renouvelés du Défap et de la Cimade, puis du Programme Concerté Pluri-Acteurs, et aussi de l’École de la Paix pour les outils pédagogiques, l’AEP a déjà réalisé plusieurs projets pour la jeunesse (écoles, collèges, écoles du dimanche et autres groupes) permettant la sensibilisation de milliers de jeunes. Le Défap lui a aussi manifesté son soutien à travers l’apport d’une envoyée.




« Le Caire, une ville fascinante, ambivalente… »

Premières impressions du Caire par Julien, envoyé par le Défap et l’ACO en Égypte pour une mission de service civique qui a commencé en septembre. Avec une double casquette : il doit à la fois apporter un soutien à l’enseignement du français au sein d’un établissement protestant, le New Ramses College, et aider les jeunes résidentes d’un foyer d’accueil de jeunes filles dans leurs devoirs.

Photo de repas avec les volontaires en Égypte : au premier plan à gauche Julien, et à droite Brigitte Colard, également envoyée de l’ACO. Au deuxième plan derrière Julien, Matthieu Busch, pasteur de l’Union des Églises Protestantes d’Alsace Lorraine et directeur de l’ACO. À l’arrière-plan au bout de la table, trois envoyés de l’Œuvre d’Orient © ACO/Défap

Cher Défap, chère ACO,

Je suis arrivé au Caire le 5 septembre, j’écris cette lettre de nouvelles le 5 décembre. Mon service civique au Caire a commencé depuis trois mois et je me suis bien habitué à ma nouvelle vie, à ma nouvelle ville. Le Caire est une ville fascinante, ambivalente sur bien des points, le dépaysement qui ne s’est pas encore tout à fait échappé, m’a pendant longtemps caché l’aspect extrêmement populaire de ces rues. Les bâtiments sont d’une architecture et d’une couleur inhabituelles mais ils sont aussi dégradés et bien souvent vétustes. Les rues sont vivantes et habitées mais elles sont aussi cabossées et parsemées de déchets. Le pays possède une histoire plurimillénaire, avec son lot de pharaons, d’intellectuels précurseurs, de spiritualités multiples mais est désormais en proie à un régime dictatorial subtil dont la domination ne s’exprime pas dans la vie de tous les jours mais que l’on aperçoit furtivement dès lors qu’on cherche des médias indépendants ou que l’on s’intéresse aux perspectives de carrière d’un jeune Égyptien sans réseau.

Au milieu de ces dissonances, je travaille depuis un peu plus de deux mois, d’une part au New Ramses College (NRC), et d’autre part je me mets au service d’un foyer de jeunes filles situé non loin de chez moi, à hauteur de trois ou quatre après-midis par semaine.

Au NRC, je suis un Français plus qu’un professeur de français, j’aime mes collègues qui m’enseignent la vie en Égypte et avec qui tantôt je mange du kochari, tantôt je bois du café turc ou du thé. J’aime aussi les élèves car même s’ils ne sont pas faciles, je n’ai pas connu de plus grande satisfaction qu’un cours réussi, de la même manière qu’il n’y a rien de plus déprimant qu’un cours raté. Je crois qu’ils m’apprécient aussi et je sens que même les classes les plus difficiles commencent à aimer mes cours. Enseigner est un vrai apprentissage pour moi, chaque classe, chaque individu en fait, a ses spécificités et les méthodes d’enseignement doivent être flexibles. Le jeu est ma méthode d’enseignement privilégiée, ma flexibilité est d’adapter les jeux aux tranches d’âge et de faire attention aux retours de mes élèves, qu’il s’agisse de retours directs ou indirects.

Au foyer, je suis un Égyptien qui se fait passer pour un Français, la faute à mes origines algériennes probablement. La Sœur responsable du foyer est une personne exceptionnelle comme j’en ai rencontrées peu dans ma vie. Les filles sont merveilleuses, imaginez 80 gamines de 4 à 18 ans vivant en communauté, elles sont comme des sœurs les unes pour les autres, elles s’aiment, se disputent, se font la tête, se rabibochent constamment. Je donne des leçons en français et en sciences à l’équivalent ici des CM1, CM2 et 6ème, pour un total de 11 élèves. Ici, on ne joue pas, on travaille, et on travaille beaucoup même ! Entre l’école et le soutien scolaire assurés par les volontaires, dont moi-même, les filles travaillent de 8h du matin à 8h du soir six jours sur sept. Alors même si on travaille on s’amuse aussi, on se fait des blagues, on se taquine en arabe ou en français parce que les filles sont bien meilleures en français que n’importe lequel de mes élèves au New Ramses Collège, même les plus vieux. Avec les filles, le plus attristant ce n’est pas quand elles ne vous écoutent pas ou qu’elles ne sont pas concentrées, le plus attristant c’est quand elles donnent l’impression qu’elles ne vous aiment pas. Cela donne une idée à quelle point la relation professeur/élève au foyer est différente de celle au NRC.

Sinon, je prends aussi des cours d’arabe depuis mon arrivée et je progresse bien, je dois dire que j’en suis assez fier. Je joue au foot une fois par semaine avec des amis et une petite équipe de tarot s’est également mise en place. Je fais même du théâtre d’improvisation, d’ailleurs avec la troupe nous nous sommes produits sur scène la semaine dernière. J’ai fait aussi quelques soirées depuis mon arrivée, j’ai même été au concert de Wegz une méga-star locale, mais je ne suis pas encore sorti danser et c’est bien la seule chose qui me manque !

Voilà pour les nouvelles, j’aime beaucoup ma vie au Caire. Marseille me manque un peu malgré tout, mais le week-end dernier j’étais à Alexandrie et voir la mer a rempli mon cœur de souvenirs, désormais me revoilà au Caire entre le sable fin et la poussière.

Julien




EAPPI : « Ce que mes yeux ont vu… »

Voici la dernière lettre de nouvelles de Marilyn, qui a achevé sa mission d’envoyée EAPPI – un programme d’accompagnement œcuménique développé par le COE en Israël-Palestine pour y limiter les tensions et témoigner de la situation. Vous aurez l’occasion de la retrouver au cours de l’émission du Défap sur Fréquence protestante, le mercredi 25 janvier, où elle témoignera au micro de Marion Rouillard.

Vue d’un point de contrôle de l’armée israélienne © Marilyn/EAPPI

« Ce que mes yeux ont vu, je le garde en mémoire. Ce que mes yeux ont vu, ma main l’a écrit. Ce que mes yeux ont vu je le partage…  Je suis un témoin de paix. »

Nous sommes lundi 14 novembre et nous sommes encore pour quelques jours en Palestine car la mission se termine. Mon 3ème reportage sera sans doute identique aux deux précédents. Émaillé de témoignages montrant l’injustice et la violence de l’occupation militaire, les violations permanentes des droits humains, le déni des lois internationales.

Je disais ce matin avant de partir avec la nouvelle équipe qui va nous succéder sur le terrain, que la haine avait touché mon cœur et spécialement hier en rentrant de Bethléem. Nous sommes passés par « le checkpoint des tunnels », délaissant le grand checkpoint que l’on appelle le checkpoint 300, celui que les Palestiniens et toute autre personne traversent à pied. Nous avons préféré le premier car les véhicules peuvent le traverser. Habituellement un soldat et un garde de la sécurité montent dans le bus pour vérifier passeports, permis et cartes d’identité pour les passagers. Seules les personnes au-dessus de 50 ans et les étrangers restent dans le bus, les jeunes Palestiniens doivent en descendre, attendre dehors que les soldats vérifient d’abord les papiers à l’intérieur du bus – et ce qu’il pleuve, qu’il neige ou que le soleil soit à son zénith. Après leurs papiers vérifiés et si tout est en ordre, ils remontent et le bus peut repartir.

Hier, arbitrairement, la soldate a demandé énergiquement à tout le monde de descendre aux cris de : « Yala, dépêchez-vous ! ». Quand je lui ai montré mon passeport elle m’a dit : « oui toi aussi tu sors », avec un geste de la main…

La haine a traversé mon cœur. Non à cause du traitement injuste que je subissais mais du traitement quotidien que les Palestiniens subissent !

Heureusement, la patience manifestée par les Palestiniens, leur infinie douceur m’a ramenée très vite à une attitude compassionnelle envers les comportements inhumains de ces jeunes soldats israéliens victimes eux-mêmes des discours de haine et de mépris qu’ils apprennent très tôt. Deux touristes françaises sont descendues également et m’ont dit leur indignation : « on n’a jamais vu cela dans aucun autre pays ». C’est ainsi, aux différents checkpoints, dans les rues de Jérusalem, notamment aux CP « volants » : des jeunes sont régulièrement arrêtés par les forces de sécurité, les « ISF », pour vérifications d’identité.

Il est très difficile maintenant pour ce troisième reportage de raconter tout ce que nous avons vu, tout ce qui se déroule actuellement en Palestine. Du fait même de l’occupation militaire israélienne. Les faits sont extrêmement graves et violents, et parce que nous sommes réellement affectés par ce que nous voyons, la difficulté est de mettre des mots sur les souffrances que subissent les Palestinien-nes jour après jour.

Nous assistons impuissants, quotidiennement, aux rudesses de l’occupation, partout où nous allons, que ce soit dans les camps de réfugiés, dans les camps de bédouins, à Jérusalem-Est, à South Hébron Hills, au passage des checkpoints ou dans les villages entourés par le mur et séparés les uns des autres : tous les récits et tous les faits, qu’il s’agisse de privation de liberté de mouvement, du vol des terres, du saccage ou du pillage des oliviers durant la récolte des olives, des démolitions de maisons, des arrestations, des assassinats de jeunes Palestiniens… toutes ces histoires sont les mêmes, elles sont empreintes de souffrances, d’injustices, empreintes de chagrin.

Le tribunal militaire © Marilyn/EAPPI

Que pouvons-nous faire ? Nous les envoyés œcuméniques, les envoyés de paix ? Écouter, voir, relater, soutenir, consoler et le soir écrire les rapports quotidiens qui iront alimenter les dossiers à l’ONU et au Conseil des droits de l’homme…

Raconter oui, mais comment raconter ? Quels exemples donner ?

Comment savoir que mes mots traverseront le cœur des gens qui me liront, et qui m’entendront ? Comment être sûre que mes mots diront exactement ce que j’ai vu ? Comment transmettre la réalité à laquelle nous avons été confrontés mais surtout la réalité quotidienne que vivent tous les Palestinien-nes ?

Par quoi commencer : par quel village, par quelle rencontre, par quelle association ? Peut-être dans ce troisième reportage, commencer par ce qui a été une expérience douloureuse pour chacun des membres de notre équipe fin octobre, le 30 octobre exactement… Quand nous avons eu l’opportunité d’être des témoins à la cour militaire israélienne : grâce à l’association « Military court Watch », nous avons pu assister à une audience. Le tribunal militaire est contigu à la prison d’Ofer, prison située en territoire occupé à Jérusalem-Est. Cette cour militaire est composée de sept salles d’audience, qui ressemblent à des préfabriqués. Nous avons donc pu assister à une série de procès dans la septième salle d’audience. Sept baraquements se suivent, les familles palestiniennes attendent dans la cour, nous avons pu rencontrer deux d’entre elles avant d’assister aux procès. Dans cet espace exigu, plusieurs policiers sont là, le juge militaire et son assistante, les familles de ceux qui vont être jugés, un ou deux avocats. Durant une heure se sont succédé douze jeunes de 16 à 25 ans.

Ils arrivent menottés en uniforme de prisonnier. Un policier leur enlève les menottes, les jeunes s’assoient dans le box qui leur est réservé par trois ou quatre voire six, et les procès commencent. Le plus jeune d’entre eux, 16 ans, est accusé d’avoir lancé des pierres. En attendant la décision du juge, il a les larmes aux yeux. Son papa, sur les bancs réservés aux familles, lui demande d’être fort, de ne pas pleurer, de prier, lui assure qu’il va sortir bientôt. Le jeune homme le regarde. Il hoche la tête. Il répond à son papa, il dit oui. Les interrogateurs des jeunes sont dans la salle eux aussi ! L’avocat fait tout le travail : il traduit pour les familles, il traduit pour les jeunes, car tous les dialogues et tous les documents sont en hébreu. Là, les avocats, puisqu’il y en a eu deux ce jour-là, ont eu une heure pour défendre les douze jeunes qui sont passés à tour de rôle.

Entre 500 et 700 enfants arrêtés chaque année, selon l’ONG « Defense for children »

Si l’on compte le temps de la traduction, si l’on compte le temps perdu pour aller chercher les familles dans la cour – dont personne dans ce tribunal militaire ne s’est soucié – l’avocat a eu en tout et pour tout trois minutes pour défendre chaque jeune. Les sentences du juge sont toutes les mêmes ; prolongation de la détention pour une semaine pour les détentions administratives. La détention administrative est un emprisonnement arbitraire sans procès préalable, sans que ni les avocats, ni les familles, ni les détenus ne puissent connaître les charges, classées secrètes… Ce statut particulier permet que la détention soit reconduite de semaine en semaine, voire de mois en mois, alors que les avocats n’ont pas accès au dossier, et qu’ils connaissent à peine les jeunes.

Douze jeunes, jugés pendant une heure de temps ; trois minutes pour les « défendre »… La mécanique de l’injustice est bien huilée. Ils repartent menottes aux mains ; ils ont parfois pu parler avec leur famille, leurs mamans pleurent et nous, nous pleurons avec les familles. Expérience douloureuse. Les mots nous ont manqués en rentrant le soir. Le lendemain matin, j’étais chargée d’envoyer le rapport aux Nations-unies, au Conseil des droits de l’Homme, aux grandes ONG de défense des droits humains. Nul droit humain dans ce lieu déshumanisé. Certains enfants ont été violentés, ont subi des pressions psychologiques mais de cela on ne parle pas dans les journaux en France ; on ne parle pas de cela à la télévision ni dans les grands médias. Qui peut dire la souffrance des parents ; qui peut dire la souffrance de ces jeunes arrêtés arbitrairement, mains, et parfois pieds liés, quand ce n’est pas un bandeau sur les yeux, voire l’isolement…

Cela a été le cas de Shadi Khoury, ce jeune arrêté chez lui durant la nuit du 18 octobre dernier, devant ses parents, frappé par les soldats, violemment, mis à l’isolement parce qu’il chantait en prison. Ça s’est passé le mois dernier et nous avons assisté à une messe le vendredi 4 novembre à l’Église Saint-Étienne à l’intérieur de l’école biblique et archéologique française. Des représentants de toutes les confessions étaient là, tous ont pris la parole. Monseigneur Michel Sabbah a prononcé une longue homélie pour Shadi et pour tous les enfants arrêtés ou tués en cours de ces derniers mois à Naplouse, à Jénine, à Jérusalem, à Kalandia…

Selon les chiffres publiés par l’ONG « Defense for children », entre 500 et 700 enfants sont arrêtés chaque année. Les Églises en Palestine sont mobilisées ; elles ne restent pas inactives face à l’injustice. C’est le cas de « Sabeel » dont les prières retentissent tous les jeudis matin et qui sont envoyées à toutes les organisations des « Amis de Sabeel » dans le monde entier, comme c’est le cas en France.

Fort heureusement, Shadi a été libéré récemment, mais reste en « détention à domicile », en résidence surveillée… D’autres enfants sont toujours en prison et c’est inadmissible ! Ils seraient au nombre de 190 actuellement…

Les responsables religieux réunis, de gauche à droite : l’évêque Yacoub Afram Saman – Église catholique syriaque ; l’évêque William Shomal – Patriarcat latin de Jérusalem ; monseigneur Michel Sabbah – Patriarcat latin de Jérusalem ; l’archevêque Atallah Hanna – Patriarcat orthodoxe de Jérusalem ; le frère Amjad Sabbara, curé de la paroisse Saint-Sauveur de Jérusalem © Marilyn/EAPPI

Voici, traduite en français, une partie de la prière de Monseigneur Sabbah dite à l’occasion de cette rencontre pour Shadi et tous les enfants palestiniens prisonniers :

« Nous venons ce soir pour prier. Tous les jours nous prions. Toutes les heures nous prions notre Père qui est aux cieux. Notre Père qui sait ce dont nous avons besoin. Mais nous nous réunissons ce soir pour une raison spécifique, en raison de la détérioration et de l’intensification de la situation, et ce dans toutes nos villes et villages. Certaines sont encerclées/fermées, dans d’autres le harcèlement/les humiliations s’intensifient : Gaza est sous siège depuis des années, Naplouse aussi a connu le siège, et Hébron et ses alentours font face à la mort et aux déplacements forcés tout comme Jénine, Ramallah, Bethléem et Jérusalem. Partout les maisons sont pillées et démolies. Des descentes se font en pleine nuit, ils arrêtent les jeunes et les jettent en prison. D’un côté, l’armée et ses soldats obéissent à des ordres impitoyables ; de l’autre côté, ce sont les colons qui détruisent les cultures et les gens, en bénéficiant de la protection de l’armée. Voici notre réalité. Nous le vivons tous ensemble. Et nous prions.

C’est pour cela que nous prions ce soir. Nous élevons notre supplique à Dieu, à notre Père qui est aux cieux. Il voit tout, sait tout, entend le cri des opprimés et leur accorde Sa miséricorde. Dieu, nous prions pour toi/vers toi. Nous comptons nos tragédies, tu les connais. Toi, Ô seigneur, que nous dis-tu ? Nous avons lu l’Évangile ce soir pour entendre tes mots. À Nazareth j’ai prié avec ceux qui prient. Et puis tu as lu la prophétie d’Isaïe, et tu as appliqué ce que tu as lu à Toi-même. Je lis ces versets du prophète Isaïe : « L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu’il m’a oint pour annoncer une bonne nouvelle aux pauvres; Il m’a envoyé pour guérir ceux qui ont le cœur brisé, pour proclamer aux captifs la délivrance, et aux aveugles le recouvrement de la vue » (Luc 4 :18). Frères, ce discours, Jésus l’a dit au peuple de Nazareth et ils ne pouvaient pas le comprendre. Pouvons-nous le comprendre, nous, aujourd’hui ? Est-ce que nous l’acceptons, est-ce que nous acceptons que ce soit Jésus qui nous parle de notre situation à travers ces paroles ? Ou ne pouvons-nous pas comprendre nous aussi ? Sommes-nous aussi en train de dire : quel est ce discours étrange sur notre situation, qui ne nous éloigne ni des soldats ni des colons ? Jésus a dit et nous le dit aussi aujourd’hui : « L’esprit du Seigneur est sur moi. »… 

Voilà, dans ce troisième témoignage, une partie de ce que nous avons vécu durant ces trois mois de mission. Mais tellement de choses manquent, comme les mots pour le dire…
Peut-être un quatrième article viendra-t-il, mais en attendant, je vous livre quelques photos légendées, montrant d’autres activités quotidiennes ou des choses aperçues au cours de nos rendez-vous quotidiens.

En espérant que ces comptes-rendus donneront le désir à l’une ou l’un des lecteurs de postuler pour ces missions éminemment nécessaires afin que le monde sache, que le monde n’oublie pas. Afin que nous ne puissions pas dire : « nous ne savions pas… »

Marilyn. Groupe 85. Envoyée œcuménique. Programme EAPPI.

Association israélienne : « Femmes en noir ». Ces femmes manifestent pacifiquement chaque vendredi à Jérusalem-Ouest pour demander la fin de l’occupation. Parfois certains passants israéliens les invectivent… mais parfois ils discutent avec elles et les échanges sont courtois et intéressés… © Marilyn/EAPPI

La cérémonie de « Handover » : passation de responsabilités entre notre groupe et celui qui est arrivé mi-novembre © Marilyn/EAPPI

Une démolition de maison à Jérusalem-Est, à laquelle nous avons assisté impuissants le vendredi 18 décembre 2022. Ce que l’on nomme « self demolition ». En effet, pour éviter de payer les frais de démolition par le bulldozer, les Palestiniens ont le choix pervers de démolir leur propre maison gratuitement… © Marilyn/EAPPI

Pancarte à l’entrée de tous les territoires palestiniens : ici avant d’entrer dans Al Azzarieh, banlieue de Jérusalem-Est coupée par le mur… et les checkpoints israéliens © Marilyn/EAPPI

« Nous méritons la vie » : inscription dans un des villages menacés d’expulsion dans les collines de « South Hébron Hills » : Masafer Yatta (région de Yatta)
© Marilyn/EAPPI