Protestantisme, identité, pluralité : comment vivre en réformés dans un protestantisme pluriel ?

Qu’est-ce qui fait l’identité d’une Église ? Dans un protestantisme français marqué par la diversité des sensibilités, les Églises luthéro-réformées sont elles aussi confrontées à cette question. À l’occasion de l’Assemblée générale de la Communauté des Églises protestantes francophones (CEPF), le théologien Christophe Singer a proposé une réflexion sur l’identité, la pluralité et l’ouverture.

À l’origine, la question posée à Christophe Singer était la suivante : « Y a-t-il un “art de vivre” luthéro-réformé ? » Puis elle a été reformulée dans le programme de l’Assemblée générale : « Vivre en Réformés dans un univers protestant pluriel ».

Deux formulations différentes pour une même interrogation de fond : qu’est-ce qui fait l’identité d’une Église ?

Pour Christophe Singer, cette question n’a rien d’un simple exercice intellectuel. Si l’on parle aujourd’hui autant d’identité, c’est bien parce que celle-ci semble parfois vaciller, voire disparaître. Dans un paysage protestant en pleine transformation, l’enjeu est donc de comprendre ce qui distingue les différentes familles protestantes, mais aussi ce qui peut les relier.

Questionner la question de l’identité

Avant de chercher à définir ce que serait une identité luthéro-réformée, Christophe Singer invite à prendre un peu de recul : que signifie réellement « être » quelqu’un ? Pour l’expliquer, il prend l’exemple d’une personne qui frappe à une porte. À la question « Qui est là ? », répondre « Iris » peut suffire si cette personne est connue de celui qui ouvre. En revanche, si la réponse est « Jean Martin », il faudra préciser : « le facteur ».À travers cette scène ordinaire, le théologien montre que l’identité ne se réduit jamais à un nom ou à une catégorie. Elle prend son sens dans la relation. Le facteur n’est pas simplement « un facteur » : il est « mon facteur », celui qui appartient à un environnement et à une relation particulière.

Une identité n’existe donc jamais indépendamment du regard de l’autre et du contexte dans lequel elle s’inscrit.

Cette remarque vaut aussi pour les Églises. Chercher à définir une identité luthéro-réformée ne consiste pas seulement à établir une liste de caractéristiques. Il faut également se demander dans quel environnement cette identité se construit et avec quelles autres identités elle entre en relation.

Une identité protestante dans un paysage pluriel

C’est dans ce contexte que Christophe Singer examine les différences entre les sensibilités luthéro-réformées et évangéliques.

Il s’appuie notamment sur l’enquête sur le protestantisme français commandée par la Fédération protestante de France en 2024. Les données font apparaître des différences importantes entre les deux groupes, notamment dans la fréquentation du culte, la lecture de la Bible ou encore certaines prises de position sur les questions de société.

Mais ces statistiques ne suffisent pas à définir une identité chrétienne. Christophe Singer souligne notamment un paradoxe : les luthéro-réformés peuvent se distinguer des évangéliques par une pratique cultuelle et biblique moins fréquente. Or, dans une société française largement sécularisée, ces caractéristiques ne sont précisément plus très distinctives.

Cette situation nourrit parfois la critique évangélique à l’égard des Églises historiques, accusées d’avoir perdu certains marqueurs de leur identité chrétienne. Mais la question ne se limite pas à cette opposition. Les Églises évangéliques elles-mêmes sont traversées par des évolutions et des interrogations identitaires. L’histoire montre d’ailleurs que les groupes qui se constituent en réaction aux Églises établies peuvent, avec le temps, devenir eux-mêmes des Églises établies.

L’identité religieuse est donc toujours en mouvement, en dialogue et parfois en tension avec les autres. Cette réflexion prend une résonance particulière dans le contexte actuel des Églises luthéro-réformées, confrontées à une transformation de leur sociologie et à une baisse de leur fréquentation. Christophe Singer évoque une « bascule » et une inquiétude qui dépasse les seuls chiffres : celle de la disparition.

Mais cette angoisse n’est pas propre aux Églises historiques. Elle peut également toucher des communautés en croissance. Pour le théologien, elle rejoint peut-être une inquiétude plus profondément humaine : celle de perdre ses repères dans un monde où les appartenances et les propositions identitaires se multiplient.

Dans ce contexte, les Églises peuvent être tentées de chercher davantage de marqueurs pour affirmer ce qui les distingue. Christophe Singer invite au contraire à s’interroger sur le sens de cette démarche.

L’ouverture est-elle une force ou une fragilité ? La résistance permet-elle de préserver une identité ou risque-t-elle de conduire à l’enfermement ?

Une réponse théologique : « l’identité ne se construit pas, elle se reçoit »

C’est ici que Christophe Singer opère un déplacement essentiel. Après avoir abordé l’identité sous un angle sociologique et relationnel, il propose de regarder la question depuis la foi chrétienne. Son intuition est forte : dans la foi chrétienne, l’identité ne se construit pas. Elle se déconstruit pour se recevoir. L’identité chrétienne ne peut ainsi être réduite aux caractéristiques que l’on revendique ou que les autres nous attribuent. Elle demeure ouverte, parce que le croyant reçoit son identité en Christ.

Christophe Singer trouve cette dynamique dans la pensée de Martin Luther. Pour le réformateur, la foi n’est jamais un acquis définitif. Elle est constamment reçue à nouveau. Le croyant ne peut donc pas dire : « J’ai la foi, maintenant je sais qui je suis et comment je dois agir. » La foi demeure un mouvement. Une perspective que le théologien rapproche de la tradition réformée et de l’expression ecclesia semper reformanda : l’Église est toujours à réformer.

Cette mise en question permanente pourrait ainsi constituer une piste pour penser l’identité luthéro-réformée. Non pas une identité qui se définit une fois pour toutes, mais une identité qui accepte de se laisser interroger.

Christophe Singer poursuit sa réflexion à partir de deux figures bibliques. Paul, tout d’abord, qui reconnaît ses propres faiblesses mais peut néanmoins affirmer : « Par la grâce de Dieu, je suis ce que je suis. » Son identité ne repose pas sur ses mérites. Elle est reçue par grâce. Puis Nicodème, qui vient rencontrer Jésus « de nuit ». Pour Christophe Singer, cette figure peut symboliser le mouvement de la foi : venir vers le Christ avec ses questions, ses incertitudes et sans prétendre détenir toutes les réponses. L’identité chrétienne serait alors moins un état qu’un chemin.

Conclusion – Une identité ouverte à l’autre

En conclusion, Christophe Singer revient à la réalité des Églises de la CEPF. Beaucoup d’entre elles sont historiquement issues de communautés réformées et huguenotes. Pourtant, les mouvements de population et les transformations de la société ont profondément changé leur sociologie et leur visage.

En parcourant les sites de ces Églises, il remarque d’ailleurs un mot qui revient régulièrement : « ouverture ». Une ouverture qui ne signifie pas nécessairement renoncer à son histoire ou à son identité, mais accepter que celles-ci puissent évoluer au contact de nouvelles cultures, de nouvelles populations et d’autres traditions chrétiennes.

Pour Christophe Singer, si cette ouverture correspond réellement à la manière dont ces Églises vivent leur foi, alors « la CEPF est heureuse ».

Dans un protestantisme devenu pluriel, la question n’est donc peut-être pas de déterminer une fois pour toutes ce que signifie être réformé. Elle est plutôt de savoir comment continuer à vivre une foi qui accepte d’être questionnée, transformée et reçue à nouveau. L’identité chrétienne ne serait alors pas une frontière à défendre, mais un chemin à parcourir avec les autres et vers le Christ.