Pourquoi l’interculturalité est devenue une question majeure pour les Églises ?
L’interculturalité ne relève plus d’une réflexion théorique, elle s’impose comme une expérience concrète dans de nombreuses communautés chrétiennes. Dans un même lieu de culte peuvent se côtoyer des traditions liturgiques différentes, des sensibilités théologiques diverses, des histoires marquées par des contextes sociaux, politiques ou religieux parfois très éloignés. Cette diversité peut être source d’enrichissement mutuel. Elle peut aussi générer des tensions lorsque les différences ne sont pas reconnues ou lorsqu’une culture est implicitement considérée comme la norme à laquelle les autres devraient s’adapter.
Le défi consiste à apprendre à se rencontrer réellement, à écouter l’autre, à recevoir ce qu’il apporte et à accepter d’être transformé par cette rencontre.
La diversité culturelle au cœur de l’Église
La transformation de la démographie chrétienne est aujourd’hui un facteur central pour comprendre l’interculturalité comme enjeu majeur dans les Églises protestantes.
Pendant longtemps, notamment dans le protestantisme français marqué par l’héritage huguenot, les fidèles appartenaient à des lignées religieuses relativement stables. Aujourd’hui, cette continuité s’est largement affaiblie. Dans de nombreuses Églises, fidèles et pasteurs viennent désormais de continents, de cultures et d’histoires religieuses très différents. Le banc de l’église n’est plus homogène, mais devient un espace de rencontre mondiale.
En Europe, cette transformation est accentuée par une forte sécularisation. Les Églises y perdent de l’influence sociale et culturelle, dans des sociétés où une partie importante de la population se détache des institutions religieuses. Les sociologues parlent de « non-vertis » pour désigner ces personnes qui ont été socialisées dans une religion mais qui la quittent, contrairement aux « convertis » qui y entrent volontairement. Les chiffres illustrent ce recul de l’appartenance chrétienne institutionnelle : seuls environ 26 % des jeunes adultes se déclarent chrétiens en France.
Un autre changement majeur est géographique. Le christianisme n’est plus principalement européen. Il est aujourd’hui largement porté par l’Afrique, l’Asie et l’Amérique latine. Alors qu’au début du XXe siècle, la majorité des chrétiens vivaient en Europe (par exemple au moment de la Conférence d’Édimbourg en 1910), ce centre de gravité s’est déplacé vers le Sud global. Ainsi, le christianisme contemporain peut être décrit comme une religion majoritairement non-européenne, ce qui implique une diversité de formes : théologies, pratiques liturgiques, styles de prière, rapports à l’autorité religieuse, etc.
Dans ce contexte globalisé, les Églises locales, notamment dans les grandes villes, deviennent des espaces où se concentrent ces transformations. Une ville comme Paris illustre particulièrement ce phénomène : métropole mondiale, marquée par les migrations, elle rassemble des fidèles issus de très nombreux pays et traditions ecclésiales. Le protestantisme francilien reflète ainsi une forte diversité culturelle, liée aux migrations internationales (des centaines de nationalités représentées). Cette diversité ne concerne pas seulement les fidèles, mais aussi les formes d’Église elles-mêmes : certaines communautés historiques, souvent installées dans le centre de Paris, coexistent avec des Églises plus récentes, souvent évangéliques ou pentecôtistes, implantées en périphérie et issues des migrations.
Une question profondément théologique
La diversité culturelle n’est pas seulement une question sociologique. Elle interroge directement la manière dont les chrétiens comprennent l’Évangile et vivent leur vocation.
Les auteurs bibliques eux-mêmes témoignent de sensibilités différentes. Les évangiles ne racontent pas tous Jésus de la même manière ; les lettres de Paul répondent à des contextes culturels spécifiques, tandis que d’autres écrits du Nouveau Testament reflètent des préoccupations théologiques distinctes. Dès les premiers temps du christianisme, la question de l’unité dans la diversité est posée : comment annoncer un même Évangile à des communautés marquées par des langues, des cultures et des traditions différentes ?
L’histoire de l’Église prolonge cette dynamique. Les premiers théologiens ont dialogué avec la culture grecque et la philosophie antique pour exprimer la foi chrétienne. Plus tard, le christianisme s’est enraciné dans des contextes aussi variés que l’Europe médiévale, l’Afrique, l’Asie ou l’Amérique latine, donnant naissance à des expressions multiples de la même foi. Chaque époque a cherché à articuler l’Évangile avec les questions, les aspirations et les défis de son temps. Ainsi, loin d’être une nouveauté, la rencontre entre cultures est inscrite au cœur même de l’histoire chrétienne. Ce qui est nouveau aujourd’hui, c’est la conscience que ces différentes voix doivent pouvoir dialoguer sur un pied d’égalité, dans une relation de réciprocité plutôt que de domination.
Dépasser les héritages de domination
L’interculturalité conduit également à regarder avec lucidité l’histoire des relations entre les peuples et les Églises. Les héritages missionnaires et coloniaux continuent parfois d’influencer les représentations, les pratiques et les rapports de pouvoir. Certaines traditions théologiques ont longtemps été présentées comme universelles alors qu’elles étaient profondément marquées par leur contexte culturel particulier. Reconnaître cette réalité ne signifie pas renier l’histoire. Cela permet au contraire d’ouvrir un espace de dialogue plus équitable où chaque culture peut être entendue et reconnue. Cela appelle ainsi à une conversion du regard : passer d’une logique de domination à une logique de partenariat, d’écoute mutuelle et d’hospitalité.
Le véritable défi n’est pas la diversité culturelle en elle-même, mais la qualité de la relation entre les cultures et les Églises. L’interculturalité commence lorsque personne ne se place au-dessus de l’autre et que chacun accepte d’apprendre de l’autre. – Gilles Vidal, professeur et co-directeur du Centre Maurice-Leenhardt de recherche en Missiologie à l’IPT de Montpellier
Un forum pour relever le défi
C’est dans cet esprit que le Forum « Culture d’Églises ou Église des cultures… Le défi de l’interculturalité » réunira membres d’Églises, théologien.ne.s, chercheur.e.s, partenaires du Défap, envoyé.e.s, boursier.ère.s et acteur.rice.s de terrain.
Pendant trois jours, conférences, ateliers, témoignages, tables rondes et temps spirituels permettront d’explorer ensemble les enjeux bibliques, théologiques, anthropologiques et pratiques de l’interculturalité. Les participants réfléchiront à des pistes concrètes pour leurs paroisses, leurs mouvements et leurs projets communs.
Au-delà des échanges, l’ambition est de construire des relations durables, de favoriser l’émergence de formations à l’interculturalité et d’encourager l’organisation de forums locaux dans les régions et consistoires. Car la question demeure plus actuelle que jamais : l’Église sera-t-elle une juxtaposition de cultures ecclésiales ou deviendra-t-elle une véritable Église des cultures ? Le Forum 2026 propose d’ouvrir ensemble ce chantier essentiel pour l’avenir du témoignage protestant.
Informations pratiques
📅 Du vendredi 2 octobre au Dimanche 4 octobre 2026
📍Domaine du Lazaret, 34200 Sète
🎫 Forum ouvert à tous dans la limite des places disponibles