Lettre de nouvelles : Une vision qui se développe

Actuellement en mission à Madagascar, Noémie est volontaire de service civique originaire de l’île d’Oléron. Avant son départ, ses attentes étaient simples : grandir dans un environnement inconnu, apporter un soutien affectif et éducatif aux enfants, vivre des moments de convivialité, découvrir la culture culinaire malgache, être en cohésion avec mon binôme et s’ouvrir au monde. Aujourd’hui, elle partage son aventure.

C’est toujours un exercice compliqué de résumer en quelques lignes des semaines, des mois de vécu… des ressentis, des rencontres. Mais c’est nécessaire d’écrire. Pour ne pas oublier. Pour laisser une trace. J’en suis à plus de la moitié de mon volontariat, et ça me déchire un peu le cœur et l’esprit de me dire que dans 4 mois, tout ça ne sera plus que des souvenirs. J’aimerais pouvoir arrêter le temps, juste un peu. Depuis ma dernière lettre, il s’est passé tellement de choses.

Déjà, niveau santé, je sens que mon système immunitaire s’est renforcé. Ça fait du bien de ne plus se sentir fébrile tous les quatre matins. Mais une nouvelle douleur est apparue à mon genou gauche, qui irradie dans toute la jambe. J’ai fait des examens ces derniers jours, j’attends les résultats… un peu dans le flou.

Concernant la mission, je me sens de mieux en mieux à la cantine. Toujours heureuse de partager ces moments avec les enfants. Par contre, j’ai arrêté de me rendre à l’orphelinat. Il y avait trop de frustration, de fatigue accumulée, des malentendus… et j’ai compris qu’il n’y avait rien de grave à ça. On ne peut pas s’entendre avec tout le monde. Même si j’adorais passer du temps avec les enfants là-bas, il fallait savoir s’arrêter pour que ça ne devienne pas quelque chose de négatif. Je préfère garder les bons souvenirs. À côté de ça, je fais plein d’activités avec les soeurs. Des gâteaux avec soeur Alexandrine, de la poterie avec soeur Pélagie… je lui lis même la Bible en anglais en la traduisant. Honnêtement, je n’aurais jamais imaginé faire tout ça un jour.Notre voyage sur la RN7 avec Lily, Ambre et Shekina a été un vrai régal. Les paysages me fascinent toujours autant. Le parc de l’Isalo, qu’on surnomme le Colorado malagasy, m’a vraiment marquée. Et puis des moments comme faire de la pirogue sur le canal du Mozambique… c’était incroyable. Mais au-delà des paysages, c’est surtout tout ce qu’on a partagé. On a tellement ri. Ça nous a fait du bien, à toutes.

J’ai aussi passé un week-end à Tamatave après le passage du cyclone avec mon ami journaliste Angelo. Beaucoup de dégâts, beaucoup d’émotions… J’y ai fait des interviews, des reportages, et surtout de très belles rencontres. Des gens forts, marqués, mais debout. J’ai fait deux fois du parapente… quel kiffe. Notamment à Ampefy, au-dessus du lac et des rizières. C’est le genre de moments où tu te sens vraiment vivante. Je crois que je peux le dire : je me sens épanouie. Ma vie sociale est riche, je fais plein de choses, je rencontre beaucoup de monde… je vis, tout simplement.

Ma vision du luxe a complètement changé. Avant, je pensais que le luxe, c’était l’opulence, les beaux hôtels, les piscines, les spas… Aujourd’hui, le luxe, c’est avoir accès à l’eau, à l’électricité, être en bonne santé, et être entourée de personnes avec qui tout partager. Avec le temps, je m’habitue au mora mora. Et j’aime ça. Prendre le temps. Pour soi. Pour découvrir. La phrase “ce n’est pas la destination qui compte mais le chemin parcouru, et surtout les détours” n’a jamais eu autant de sens. À Madagascar, tu peux tout organiser… il y aura toujours des imprévus. Et c’est ça, aussi, la beauté du pays. L’imprévisible. Tu apprends à t’adapter. Tout le temps.

Les Malagasy sont extrêmement accueillants. Toujours le sourire. Beaucoup d’entraide, surtout envers les vazaha. En tout cas, c’est comme ça que je le ressens. Si je suis perdue, je peux demander à n’importe qui. Mais il existe aussi des rivalités, de la jalousie… et ça, c’est plus dur à voir. Le pays est très pauvre : environ 81 % de la population vit sous le seuil de pauvreté.

Une chose m’a profondément bouleversée : le rapport aux ancêtres. Quand quelqu’un décède, la famille se réunit, veille, célèbre. C’est beau. Très beau même. Je pensais que ça m’aiderait à apprivoiser la mort… mais c’est presque l’inverse. Ici, la mort est partout. Parfois sans explication. Dans mon quartier, il y a eu plusieurs décès ces derniers mois. Des jeunes. Même de mon âge. Et quand je demande pourquoi, on me répond juste qu’ils étaient “fatigués”. À 20 ans…Alors oui, ça me fait peur. Parce que ça reste flou. Mystérieux. J’ai vécu des choses que je n’aurais jamais imaginé vivre : un “coup d’État” en septembre, des éboulements de terrain chez nos voisins, pendant deux semaines, on a hébergé 32 personnes, le mpox, les cyclones qui frappent régulièrement l’île… Des événements forts, parfois violents, surtout dans un pays qui n’est déjà pas privilégié.

Mais malgré tout, je ne vois pas ça que comme du négatif. Au contraire. Ça me construit. Ça m’ouvre les yeux. Ça m’apprend qu’il n’y a pas qu’une seule façon de voir le monde. Toutes les cultures ont leur richesse. Toutes. Les paysages sont à couper le souffle : rizières en terrasses, montagnes sculptées, terre rouge, plages à l’eau turquoise, forêts tropicales… une faune unique. Mais au fond, ce ne sont pas les paysages le plus marquant. Ce sont les gens. C’est peut-être ça, le plus beau cadeau de ces six mois. Les soeurs d’abord. Je n’aurais jamais pensé créer des liens aussi forts avec elles. Moi qui ne viens pas du tout de ce monde religieux et spirituel… et pourtant. Les liens sont là. Sincères. Profonds. Et puis les enfants. Même quand on ne se comprend pas toujours avec des mots, ils sont tellement attachants. Ils m’apprennent chaque jour que l’amour est une langue universelle. Un regard, un geste, un sourire… et tout passe.

Madagascar est un pays que je recommande profondément. Une culture riche, intense, qui mérite d’être découverte. Je n’ai même pas encore parlé des fady, des croyances, des histoires de sorcières… ce sera pour une autre page de ma lettre de nouvelle. J’aime profondément ce pays.J’ai hâte de vivre encore ces prochains mois. J’ai hâte de faire découvrir tout ça à ma grande soeur. Ici, les gens prennent le temps. Et moi… j’apprends à faire pareil. Mirary tontolo andro mahafinaritra ho anao.

À bientôt !Télécharger la lettre