Un camp de réfugiés en Palestine, la vie quotidienne et les arrestations…

Témoignage de Laurent Mérer, envoyé en Israël/Palestine.


    Il fait de nouveau froid sur les hautes collines du sud de la Judée et la pluie s’est remise à tomber. Le « service », un de ces innombrables minibus jaunes qui sillonnent la Palestine nous dépose pour quelques shekels à l’entrée du camp de réfugiés d’Al’Arrub, à mi-chemin entre Hébron et Bethléem. L’entrée du camp est sur la droite. Ismail Hajajreh, un solide jeune homme de 24 ans, blouson de cuir, pantalon clair et cheveux noirs lissés nous attend là, sous l’auvent d’une modeste épicerie. Les environs sont animés : les passants se saluent ou s’interpellent et plusieurs véhicules sont stationnés, voitures individuelles, taxis et minibus en attente de clients pour Bethléem. Les présentations sont rapidement faite Laurent, Luisa, Anaïs, Corinne. Ismaïl a la bonne allure du gendre idéal, belle prestance et sourire chaleureux. Il entre dans la boutique et nous offre des cafés en guise de bienvenue. De l’autre côté de la route sur laquelle voitures et camions passent à vive allure dans des vrombissements de moteurs et des éclaboussements d’eaux, se dresse un mirador gris surmonté de caméras et entouré de rouleaux de barbelés. Trois soldats casqués, dont une jeune femme blonde montent la garde derrière des plots de béton au pied de la tour, et leurs fusils d’assaut pointent l’entrée du camp. Je suis dans la ligne de mire, et j’empoigne mon appareil pour saisir l’instant, mais l’un des soldats me fait signe que non. « Nous sommes en Palestine, tu peux photographier qui tu veux, ils sont chez nous » me lance Ismaïl avec un grand éclat de rire.

 

Dans la ligne de mire, à l’entrée du camp d’Al Arrub
Dans la ligne de mire, à l’entrée du camp d’Al Arrub

 

   À quelques centaines de mètres au nord en suivant la route du côté opposé du camp, se dresse Beit Al Baraka, «la maison de la bénédiction », une ancienne mission presbytérienne américaine transformée en 1995 en auberge de jeunesse pour pèlerins, dont la propriété est aujourd’hui contestée, et revendiquée par les israéliens d’une colonie voisine. L’endroit est stratégique, car s’ils occupaient Beit Al Baraka, la route serait vraisemblablement fermée par l’armée pour protéger ces derniers, or c’est la voie principale qui relie Hébron à Bethléem. Les colons organisent fréquemment des marches sur cette route pour manifester leur détermination, lançant au passage des pierres sur l’entrée du camp. Les gamins répondent. Les soldats du mirador ouvrent alors le feu pour protéger les colons et la situation dans les parages est en permanence tendue.


   Le camp de réfugiés, 1km x 1km, c’est la norme habituelle pour les camps de Palestine a été créé en 1948/1949, après la déclaration d’indépendance et la victoire israélienne, pour accueillir des Palestiniens expulsés de la partie israélienne ou fuyant les combats, les massacres ou leurs villages saccagés, « la Nakba » disent les Palestiniens, « la catastrophe », symbole de la perte de leur intégrité et de leur exil. Tous les camps de réfugiés, qu’ils soient en Cisjordanie (Palestine), dans la bande de Gaza, au Liban, en Jordanie ou en Syrie ont été installés à la même époque dans le cadre l’UNRWA, un programme spécial des Nations Unies destiné à leur venir en aide. Les réfugiés Palestiniens ont un statut particulier, différent du régime international garanti par le Haut Comité aux Réfugiés (HCR). Si ce statut leur assure une meilleure visibilité politique et symbolique, il est en revanche défini de façon discrétionnaire par les États d’accueil en fonction de leurs propres intérêts nationaux. Toutefois cette différence de traitement a été soutenue dès l’origine par les États arabes mais aussi par les Palestiniens eux-mêmes qui voient dans la reconnaissance de cette spécificité l’assurance du maintien de leur droit au retour sur leurs terres, ce qu’évidemment les autorités israéliennes contestent.
                                    
 

Dans le camp d’Al Arrub

Dans le camp d’Al’Arrub


   L’enseignement primaire et le service de santé sont assurés par les Nations Unies, et certaines prestations sont fournies (eau, électricité, enlèvement des ordures…), procurant ainsi quelques avantages aux réfugiés qui font grincer les dents les Palestiniens qui ne bénéficient pas du statut… Celui-ci est transmissible aux descendants, mais peut se perdre si l’on cesse de résider dans le camp au-delà d’une certaine durée. On compte aujourd’hui, selon l’UNWRA, 59 camps officiels au Moyen-Orient et plus de 4 millions de réfugiés.
   Ceux d’Al’Arubb proviennent à l’origine de 37 villages du sud de la Palestine rasés par les Israéliens, le grand père d’Ismaïl était l’un d’entre eux, et Ismaïl nous montre sa première maison, une petite construction basse en ciment, avec toit plat et une seule ouverture, à flanc de colline. Une maison plus grande accueille aujourd’hui la famille, accolée à l’ancienne habitation du grand-père.


   Ne serait son statut, le camp d’Al’Arrub où nous pénétrons ressemble à une ville ordinaire, avec ses écoles, ses boutiques, son centre médical, son embrouillamini de maisons à demi-terminées, ou au contraire surélevées d’un ou deux étages : les extensions se font en hauteur, car les limites du camp sont fixées… pour 99 ans, tel est le bail pour lequel le terrain a été loué par les Nations Unies. Personne ne sait ce qui passera en 2047, si à cette échéance la question palestinienne n’a pas été réglée. C’est demain, Ismaïl sera dans la force de l’âge. Aujourd’hui, le camp compte 12 000 habitants.


  « Vous êtes les bienvenus nous avait-il déclaré lorsque nous avons franchi la porte d’accès, votre présence est un acte de résistance ».


  Des enfants jouent dans la rue, poussant un ballon, comme tous les enfants du monde, les petites filles nous font des signes de la main du haut des balcons (ici les fenêtres ne sont pas grillagées, car les colons ne peuvent y lancer des pierres). Les enfants sont partout. Ismaïl est lui-même d’une famille de huit, c’est la norme basse ici ; « mon père, nous dit-il, m’expliquait que c’était notre armée ». Les juifs religieux sont dans la même démarche, on ne manque de le remarquer dans la partie juive de la vieille ville de Jérusalem, ou dans Mea She’Arim. Qui va gagner la guerre des berceaux ? Une question qui préoccupe certainement le gouvernement israélien.


« Je suis sûr que nous pouvons vivre en paix avec les Israéliens, poursuit Ismaïl, beaucoup d’entre-eux sont de la même origine que nous ; nos parents, nos ancêtres avaient l’habitude de vivre ici côte à côte, beaucoup étaient amis. Le problème, ce sont les colons qui viennent de l’étranger, avec d’autres coutumes, d’autres habitudes. Ils ne se sentaient pas bien dans leurs pays d’origine, ils ne sentent pas bien ici. En fait ils se haïssent eux-mêmes. Beaucoup sont à moitié dérangés). On leur dit : venez ici, ce n’est pas cher, vous êtes chez vous. Et en plus on leur donne le permis de tuer, de nous tuer, en étant protégé par l’armée. Ils doivent retourner d’où ils viennent ».


   Nous passons devant le centre médical. « C’est là que tu vas-travailler ? » demandais-je à Ismaïl qui termine ses études d’infirmier à Bethléem. « Oui, certainement au début, mais après j’ai d’autres projets… Mon rêve c’est de faire évoluer les choses, ce sera long… Il faut changer les esprits… quand je dis changer les esprits, c’est ne pas haïr, ne pas tuer… La première chose, c’est de ne pas tuer…  Nous non plus on ne doit pas tuer, cela mène à rien, cela donne des prétextes aux colons et aux Israéliens. Comment pourtant ne pas comprendre la haine quand on a pour seul horizon les barbelés et les check-points, quand on ne peut pas même aller voir nos familles à Jérusalem, notre ville à nous aussi, à 30 km d’ici. Mais ne pas haïr, ne pas tuer. Il faut changer les esprits ».


   Les murs des maisons, des ateliers et des boutiques sont couverts de graffitis : Al’Arrub est réputé pour ses artistes de rue qui dessinent,  portraits des « martyrs » tués par les soldats israéliens après  jets de pierres, attaques réelles ou supposées au couteau,  symboles de la « Nakba » (un petit bonhomme vu de dos, mains croisés sur les reins), jeunes enfants ou adolescents, foulards sur le visage lançant des bouquets de fleurs sur le « mur », et ce touchant dessin d’une enfant palestinienne vêtue de rose, fouillant(« body search ») un soldat israélien courbé face au mur, bras levés en croix comme les soldats le font ici, mais eux écartent à coups de bottes les pieds de leurs victimes, et leurs retournent un bras après l’autre, sans ménagement.

 

 

La Nakba


   Nous arrivons à la maison d’Ismaïl, construite sur plusieurs niveaux. Béton brut. Sa mère, sans voile, est occupée à des tâches ménagères, une de ses sœurs vient nous saluer. Thé à la menthe, assis par terre sur des coussins, autour de la pièce, selon la tradition d’ici. Ismaïl nous raconte son arrestation, le 17 mars 2013 :
   « Il était juste après minuit, mon père s’était levé pour se faire du café, moi j’étais dans ma chambre, déjà couché, je surfais sur internet. J’ai entendu du bruit, et j’ai vu de la lumière sous la porte. Je suis descendu avec mon casque sur la tête. Mon père était là avec trois soldats, je savais qu’ils allaient m’arrêter. Avec un de mes amis, nous avions peint des inscriptions sur les murs d’une maison du camp, à proximité de la sortie. J’avais vu les caméras du mirador nous filmer, je les avais vues s’orienter. J’ai gardé le sourire. Mon père m’a dit : « enlève tes écouteurs ». Le capitaine m’a dit : « donne-moi ta carte d’identité et ton téléphone », j’ai continué à sourire. Il m’a dit : « je suis capitaine, tu dois répondre, tu es recherché ». Je lui ai dit : « mon petit frère dort, ne le réveille pas ». Quinze soldats sont entrés. J’ai dit au capitaine : « j’ai le droit d’emporter mes affaires et d’embrasser mes parents ». Un autre de mes frères est entré. Un soldat l’a poussé du pied ; je l’ai attrapé par le cou et je l’ai poussé par terre. Mon frère a fait la même chose. Il y avait deux soldats sur le sol, les autres ont armé leurs fusils d’assaut et les ont pointés sur nous. Le capitaine m’a dit : « j’ai le droit de te tirer dessus ». Je lui ai répondu : « fais-le ». Il a dit aux autres : « dans deux minutes on l’emmène ». Mon père m’a descendu des vêtements. J’ai dit au capitaine : « laisse-moi embrasser mes parents, sinon je porterai plainte ». Ils ont allumé un fumigène devant la porte pour que mes parents ne me voient pas partir ; la dernière chose que j’ai aperçu en me retournant, ce sont les larmes de ma mère.  Sur le chemin de la sortie du camp, ils m’ont poussé avec leurs fusils. Je continuais à sourire. L’un des soldats m’a dit : « tu joues les héros »; je lui ai répondu : « détache – moi les mains, tu verras si je suis un héros, tu t’en souviendras ». Ils m’ont amené en voiture vers la prison pour l’interrogatoire. Là-bas, un autre capitaine m’a dit « bienvenue au centre d’interrogatoire », je lui ai répondu « merci ». Les trois jours suivants, je n’ai rien répondu. Ils étaient en colère de me voir sourire. L’un m’a dit « je vais t’enlever ton putain de sourire », je lui ai répondu « le seul qui peut me l’enlever, c’est celui qui me l’a donné, c’est Dieu… ».


   Ismaïl continue de nous raconter son interrogatoire, puis sa condamnation à cinq mois de prison, puis sa détention dans une prison du désert. Il faisait la vaisselle des gardiens en échange de cigarettes. Il n’en garde pas un mauvais souvenir.


« Après les cinq mois un capitaine est venu avec trois soldats et il m’a dit « tu es libre, ne vas pas faire le jihad ! ».


   Nous le questionnons : « Et l’intifada de Jérusalem ? » « Je ne suis pas pour cela, nous devons nous défendre autrement. Cela donne des prétextes aux Israéliens. Ne pas haïr, ne pas tuer ».

 

La jeune fille et le soldat
La jeune fille et le soldat


   Nous avons déjà avalé trois thés à la menthe. Ismaïl doit regagner son école de Bethléem. Il plie soigneusement sa blouse blanche que sa mère vient de repasser, et la fourre dans son sac. Nous saluons sa mère. Nous retraversons le camp avec lui, heureusement la pluie a cessé. Des chats roux fouillent dans les bennes à ordure, et les gamins poussent un ballon. Tout le monde se salue au passage. Derniers regards aux graffitis.


   Même agitation à la sortie du camp que lors de notre arrivée. On prend date pour venir visiter deux familles dont les enfants sont en prison. Ismaïl s’engouffre dans un « service » pour Bethléem. Nous traversons prudemment la route, car les voitures et les camionnettes filent à toute allure. Juste en face du mirador. Les soldats israéliens nous suivent du bout de leurs armes. La blonde n’est plus là, c’est maintenant un falasha, visage anguleux des Ethiopiens, qui nous pointe. Nous hélons un « service » qui nous dépose quinze minutes plus tard à Hébron.


   A l’heure où j’écris (vendredi 18 mars à 20h30) j’apprends par un message d’alerte – nous les recevons régulièrement par téléphone –  qu’un nouvel « incident » vient de se produire au carrefour de Gosh Etzion à un km au nord du camp d’Al Arrub. Un palestinien tué par un soldat.


                                                      Laurent Mérer, à Hébron, le 18 mars 1016

          

L’équipe EAPPI au camp de réfugiés d’Al’Arrub avec Ismaïl

L’équipe EAPPI au camp de réfugiés d’Al’Arrub avec Ismaïl