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Palestine : la vie entre les checkpoints

Date de publication : 17/09/2014

Dans cette deuxième lettre de nouvelles, Brigitte de Panthou, envoyée par le Défap pour participer au programme EAPPI (Ecumenical Accompaniment Program in Palestine and Israel), revient sur une pratique qui paralyse la vie quotidienne des Palestiniens : la multiplication des points de contrôle, tenus par l'armée israélienne ou, parfois, par des agences privées. En illustration, des photos de ces "checkpoints" envoyées précédemment par d'autres participants du programme EAPPI.

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LES CHECKPOINTS

"We are all God's children" - "Nous sommes tous les enfants de Dieu" : graffiti inscrits sur un mur en territoire palestinien - DR

L’article 13 de la Déclaration des Droits de l’Homme et des Citoyens du 10 Décembre 1948 affirme :

1) Que tout homme a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l’intérieur d’un état.
2) Que toute personne a le droit de quitter tout pays y compris le sien et de revenir dans son pays.

C’est surtout sur le 1er alinéa que je vais aujourd’hui m’arrêter, au début quelques généralités et ensuite deux témoignages de la semaine.

Checkpoint : c’est-à-dire poste de contrôle.

Ces checkpoints sont mis en place par les Forces de Défense Israéliennes avec pour objectif principal, selon Israël, de renforcer la sécurité dans le pays et dans les colonies, où vivent pratiquement 500.000 colons.

Ces colonies sont établies en violation de la législation humanitaire internationale et les outposts (lit. avant-postes, c’est-à-dire lieux d’occupation dans l’attente de saisie de territoire) en violation du droit israélien.

Israël ne permet pas la liberté de mouvement des Palestiniens qui vivent en Cisjordanie, à Jérusalem Est et à Gaza. Il y a de nombreux checkpoints, dans les endroits stratégiques, entrée des grandes villes, routes importantes et tout au long du mur de séparation entre Israël et la Palestine.

Certains sont des checkpoints fixes, certains sont des checkpoints volants, d’autres sont des barrières agricoles, et bien d’autres encore. En février 2014, il y avait 99 checkpoints fixes entre Israël et la Palestine, et plus de 500 barrages divers et variés, dans tout le pays (1).

Le tourniquet de la « ligne humanitaire »,
pour les femmes, les personnes
âgées et… les touristes
© Bertrand Vergniol pour EAPPI

Lorsqu’il y a un checkpoint, il y a la présence de l’armée, souvent en grand nombre. Mais on peut aussi trouver sur les checkpoints des personnes salariées d’agences de sécurité, qui elles aussi surveillent les passages des Palestiniens. Ces salariés semblent nombreux.

Les soldats qui surveillent ces checkpoints, sont des jeunes, filles et garçons ayant entre 18 et peut-être 23 ou 24 ans, au plus. Ils sont armés et ont toujours la main sur la gâchette, parfois polis. Ils humilient souvent la population palestinienne.

Depuis 1967 et la guerre des 6 jours, il y a eu des restrictions dans le droit de circuler des Palestiniens. Au début, elles étaient légères, mais depuis le début de la première intifada en 1987, Israël a régulièrement augmenté ses contrôles, sur la liberté de mouvements des Palestiniens en instaurant des mesures de plus en plus restrictives, surtout depuis la 2ème intifada en 2000. Ces mesures se sont aggravées avec la construction du mur de séparation en 2002.

Il arrive parfois qu’une femme, qui part accoucher à la maternité ou l’hôpital d’une grande ville, ne puisse passer le checkpoint et doive accoucher dans le checkpoint ou dans l’ambulance qui la conduit. Entre 2000 et 2006, 68 femmes ont accouché sur un checkpoint. 35 enfants sont morts au moment de la naissance et 5 mères sont mortes en accouchant à cause du manque de soins appropriés (2).

Les Palestiniens travaillant en Israël ont un permis pour passer le ou les checkpoints. Mais ce permis peut-être supprimé parfois sans réelle raison, au moment du passage, ou lors d’un contrôle. Dans un de mes prochains courriers, j’enverrai un rapport d’incident où une famille se retrouve dans cette situation.

Attente au checkpoint 300 © Elisabeth Mutschler pour EAPPI et Défap

Suite à la mise en place des différents checkpoints, plus de 200.000 personnes de très nombreux villages sont obligés d’emprunter des routes de contournement et parcourent ainsi des distances pouvant être de deux à cinq fois plus importantes que les routes directes, pour aller d’un lieu à un autre. Ceci à cause des restrictions de déplacements.

Sur les checkpoints, on rencontre aussi des membres d’associations israéliennes, internationales, qui sont présentes pour témoigner des situations que rencontrent au quotidien les Palestiniens et aussi pour assister légalement, si nécessaire, les Palestiniens qui pourraient être arrêtés, avoir des retraits de permis de travailler ou toute autre situation difficile à réguler.

L’une d’entre elles, Machsom Watch (3) est composée uniquement de femmes qui se rendent tous les jours aux checkpoints pour témoigner. Il en est de même pour EAPPI et d’autres encore.

Chaque jour, ces associations envoient des rapports avec toutes les bavures et injustices qu’elles rencontrent au quotidien, à l’ONU, la Croix rouge internationale et toutes les associations présentes sur le terrain. Ces associations publient articles et livres de témoignages. Elles font partager au monde les humiliations et les souffrances imposées aux Palestiniens de Cisjordanie, de Jérusalem Est et de Gaza.

DIMANCHE 24 AOUT SUR LE «CHECKPOINT 300» à BETHLEEM
DE 4h à 7h du matin.

Quelques chiffres :
De 4h à 4h30
895 hommes sont passés – pas de femmes.
7 guichets sont ouverts pour la vérification d’identité.
Passent : 29,83 personnes par minute.
De 4h30 à 5h
1123 hommes – 2 femmes.
Soit 1125 personnes.
7 guichets ouverts pour la vérification d’identité.
Passent : 37,50 personnes par minute.
De 5h à 5h30
878 hommes – 2 femmes.
Soit 880 personnes.
7 guichets ouverts pour la vérification d’identité.
Passent : 29,33 personnes par minute.
De 5h30 à 6h
1114 hommes – 6 femmes.
Soit 1120 personnes.
5 guichets ouverts pour la vérification d’identité.
Passent : 37,33 personnes par minute.
De 6h à 6h30
1112 hommes – 18 femmes.
Soit 1130 personnes
4 guichets sont ouverts pour la vérification d’identité.
Passent : 37,67 personnes par minute.
De 6h30 à 7h
558 hommes – 15 femmes – 2 petites filles et 4 petits garçons.
Soit 579 personnes.
4 guichets sont ouverts pour la vérification d’identité.
Passent : 19,30 personnes par minute.

Dimanche est le premier jour de travail de la semaine. Il est 4h du matin, lorsque nous arrivons devant le checkpoint. Nous sommes 3 AE (4), Lorena (Suisse), Patrick (Irlande) et Brigitte (France), nous traversons une esplanade sur laquelle se trouvent de très nombreux vendeurs : café, thé, pain, fruits et légumes. Il y a déjà beaucoup de monde à attendre. Seulement des hommes. Patrick part devant pour les compter. Ils sont 344 à attendre, depuis on ne sait quand, que le checkpoint ouvre. Lorena et moi-même, nous mettons dans la queue. Il nous faudra plus de 7 minutes pour arriver au 1er tourniquet qui se trouve encore en Palestine. Nous traversons un parking, qui est vide. Passons un autre tourniquet. Cette fois, il est possible de se croire dans un aéroport. Chacun doit retirer, gilet, ceinture, sac, clefs et monnaies de ses poches et les faire passer dans un détecteur de métal. Ce matin-là, ils sont deux à être en service. Ensuite, nous passons le contrôle des papiers d’identité. Il y a entre 4h et 4h30, 7 guichets ouverts, ce qui est très rare. Chaque personne qui passe doit montrer, soit son passeport pour les étrangers, et pour les Palestiniens son document d’identité et son autorisation d’entrer en Israël.

Ces autorisations, difficiles à obtenir, sont données pour ceux qui ont le droit d’aller travailler en Israël, elles peuvent aussi être données pour des raisons médicales, familiales, pour des raisons religieuses, Jérusalem est un centre religieux pour les 3 grandes religions monothéistes : Judaïsme, Christianisme et Islam (5)...

En montrant ses papiers, chaque Palestinien doit mettre ses doigts sur un lecteur d’empreintes digitales (6).

Là, il y a deux possibilités, soit tout est OK et la personne entre en Israël, soit elle est refusée et repart en direction de la Palestine.

Après avoir passé ce guichet, nous sommes en Israël. Jusqu’à 5h30, nous allons vérifier le nombre des guichets ouverts pour les papiers d’identité, compter le nombre de personnes refoulées et saluer tous ceux qui arrivent, beaucoup nous répondent, en arabe, en anglais ou même en français. Ce sont des milliers de personnes, qui en 1h30 vont passer devant nous.

A 5h30, nous changeons de poste. Patrick, prend notre place et nous, nous retournons en Palestine, pour compter les personnes qui entrent dans le checkpoint. Nous utilisons les mêmes appareils que les hôtesses de l’air dans les avions.

Patrick et Lorena, avaient pris soin de me dire que le dimanche, premier jour de la semaine était un jour très difficile « les gens se bousculent, beaucoup sont refoulés vers la Palestine, il peut y avoir des bagarres dans la queue ». Mais cette fois tout se passe très bien. Ils sont eux-mêmes surpris.

La ligne humanitaire, par laquelle passent les femmes, les jeunes enfants, les personnes âgées et handicapées est fermée, comme tous les dimanches. Plusieurs de ces personnes passeront par la ligne des refoulés afin de ne pas faire la queue.

Il n’y a plus de queue lorsque nous partons, tout est fluide.

Nous avons vu passer en 3 heures 5729 personnes.

12 personnes ont été refoulées vers la Palestine. Il y en a beaucoup plus habituellement.

A 4h, 18 minutes étaient nécessaire pour passer le checkpoint, et à 5h30, 16 minutes.

JEUDI 28 AOUT – Checkpoint volant à Burin

Le checkpoint 300 © Elisabeth Mutschler pour EAPPI et Défap

Il est 11h30, nous visitons l’usine de mise en bouteille d’une eau minérale qui est située à Beita.

Le téléphone sonne. C’est le directeur de l’école de Burin qui nous demande de venir de toute urgence. L’armée est en train de rentrer dans la cour de l’école. Aussitôt, nous partons, regrettant de ne pas pouvoir prendre le repas que le directeur de l’entreprise est allé chercher pour nous.

Nous mettons environ 15 minutes pour arriver à l’entrée du village. Malheureusement, il y a un checkpoint volant, deux voitures de l’armée bloquent l’entrée du village. Devant nous, une ambulance, derrière nous, une voiture de l’ONU.

Un soldat nous demande ce que nous venons faire à Burin, nous lui indiquons que nous venons voir des amis. Ghassen, notre chauffeur est la personne qui parle, il sait que si nous parlons de l’école, nous ne pourrons pas entrer.

Le soldat nous demande nos papiers d’identité, il part quelques minutes près de sa jeep. Il y a probablement un scanner à l’intérieur de cette dernière car en 3 minutes, nos papiers nous sont rendus.

Il nous demande, si nous avons de l’eau fraîche et nous demande d’attendre. Attente qui est d’autant plus longue, que le directeur de l’école a appelé plusieurs fois pour savoir ce qui se passe et quand nous allons arriver.

L’ambulance et la voiture de l’ONU sont passées.

Nous espérons que notre tour va arriver...

Au bout de 10 minutes le soldat revient et nous indique que nous ne pouvons pas passer. Que nous pouvons aller prendre un café et revenir plus tard.

Il est très jeune et très poli.

Ghassen essai encore de discuter, mais rien à faire.

Nous quittons le lieu et décidons d’entrer par une autre route.

Malheureusement, toutes sont bloquées. Même les chemins de terre. Autour de ce village, nous avons compté au moins 15 jeeps.

Quelques minutes plus tard, nous revenons à l’entrée, le checkpoint est levé, l’armée est partie. Nous arrivons à l’école, malheureusement trop tard. L’armée est partie. L’école est vide, sauf le bureau du directeur. Sont présentes plusieurs autorités.

Dans un prochain mail je vous raconterai l’histoire de cette école.

 

Brigitte de Panthou
Je participe au programme EAPPI, je suis envoyée par le DEFAP, (qui est le Service Protestant de la Mission des Eglises Luthériennes et Réformées de France) en tant qu’Accompagnatrice Œcuménique, pour le Conseil Œcuménique Mondiale des Eglises.

 

1) En février 2014 d’après B’Tselem et le Center of Humains Rights.
2) Israël sur la tragédie des bébés. BBC news 12/9/2008, revue le 5/5/2010.
3) Machsom, veut dire checkpoint en hébreu.
4) Accompagnateurs OEcuméniques.
5) Il est de plus en plus difficile d’obtenir les autorisations et elles peuvent être retirées du jour au lendemain.
6) Beaucoup de ceux qui passent si tôt le matin sont des travailleurs manuels. Patrick, m’explique «après plusieurs années de travail dans la construction, dans certaines usines, les bouts des doigts peuvent se modifier et les empreintes ne sont plus exactement les mêmes. Il faut alors faire refaire une nouvelle carte, avec prise de nouvelles empreintes. Cela peut prendre plusieurs mois. Si le soldat ou la personne qui contrôle est de bonne composition, il peut laisser la personne passer. S’il ne l’est pas, il peut la renvoyer en Palestine et cette dernière peut alors perdre son travail».

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