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Hébron : chroniques de la « rue fantôme »

Date de publication : 03/02/2014

Autrefois artère commerçante principale de Hébron, la rue Shuhada est maintenant interdite aux véhicules palestiniens. Samia, institutrice palestinienne et qui vit dans la partie de la ville sous contrôle de l’Autorité palestinienne, l'emprunte chaque jour à pied après avoir passé le checkpoint 56, pour entrer en zone contrôlée par l’armée israélienne. Rencontre à travers la dernière lettre de nouvelles de Bertrand Vergniol, qui participe au programme EAPPI (Ecumenical Accompaniment Program in Palestine and Israel).
Hébron : chroniques de la « rue fantôme »

Samia, institutrice à Hébron - Bertrand Vergniol © EAPPI

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La rue Shuhada était autrefois la rue commerçante principale de Hébron © EAPPI

ACTUALITÉS DU PROGRAMME EAPPI
Retrouvez ici toutes les lettres des participants à ce programme soutenu par le Défap

 

Hébron, le 29 janvier 2014,

Samia est institutrice à l’école Cordoba à Hébron © EAPPI

 

Chers amis et proches,

Samia était enfant lors de la première Intifada en 1987, elle se souvient des « clashes » dans les rues, des interventions de l’armée dans les maisons, des couvre-feux… son collège a été fermé six mois durant. C’est plus tard que les checkpoints ont été installés et qu’il a fallu des permis pour se déplacer. Les colons intégristes, implantés au centre de la ville, harcelaient fréquemment les enfants palestiniens qui allaient à l’école, la violence ouverte régnait, occupation, jets de pierre, attentats, arrestations… plus rien ne fonctionnait, la ville était écrasée.

Aujourd’hui Samia vit à Hébron dans la partie principale de la ville, qui se trouve sous contrôle de l’Autorité palestinienne. Elle habite avec sa mère et ses frères car elle n’est pas mariée. « Une femme ne peut pas vivre seule à Hébron ».

« Je ne pourrai jamais oublier cette rue, autrefois vivante, qui est morte aujourd’hui »

Samia et Maroua : « Ce qui me fait rêver ? Ce serait d’être libre
à nouveau et d’avoir un champ devant moi, avec des enfants à moi»
 © EAPPI

Samia est institutrice. Jour après jour elle passe le checkpoint 56, pour entrer en zone contrôlée par l’armée israélienne, puis emprunte à pied la rue Shuhada. Autrefois artère commerçante principale de Hébron, la rue est maintenant interdite aux véhicules palestiniens. « Mon père travaillait comme mécanicien dans un garage rue Shuhada. Lorsque la rue a été fermée, le garage a périclité puis fermé. Mon père a perdu son travail… nous n’avions plus d’argent à la maison, ma mère a vendu ses bijoux. Je me souviens des larmes de mon père quand le garage a fermé. Je ne pourrai jamais oublier cette rue, autrefois vivante, qui est morte aujourd’hui ».

« La rue fantôme » disent les Hébronites. On n’y entre qu’en passant sous un portail métallique, les jeunes hommes sont contrôlés, les sacs à provisions ouverts par les soldats. Seuls y roulent, à vive allure, les voitures des colons et les véhicules militaires. Pour « protéger » les quelques centaines de colons intégristes qui se sont installés au centre-ville, ce sont des dizaines de milliers de Palestiniens qui ne peuvent plus prendre cette rue, ce sont plus de 1800 boutiques qui ont fermé leurs portes en quelques années, des centaines de familles qui ont perdu leur gagne-pain, le tourisme qui a disparu. 

« J’avais 22 ans quand je suis allée pour la dernière fois librement à la plage »

Moh.et ses soeurs : « je voudrais terminer des études et quitter le pays » © EAPPI

 

 

Avant 2000 les Palestiniens n’avaient pas besoin de permis pour se déplacer. « C’est le 22 septembre 2000, je m’en souviens parfaitement, j’avais 22 ans, que je suis allée pour la dernière fois librement à Jérusalem (40 km de Hébron), et à la plage ». Samia n’est retournée à la mer qu’une seule fois depuis, en 2013, avec un permis spécial de trois jours. « Les Israéliens disent que c’est pour leur sécurité qu’ils ont construit le Mur, moi je pense qu’ils veulent changer la face de mon pays, ils veulent prendre nos terres et nous affaiblir ».

Ses élèves ne sont jamais allés à la mer, ils ne connaissent pas leurs cousins qui vivent à Jérusalem ou à Haïfa. « Aux enfants de ma classe, j’explique qu’ils ont des droits. Que la vie normale d’un enfant n’est pas de passer par le checkpoint, d’ouvrir son sac d’école pour que le soldat le fouille, que la vie normale d’un enfant c’est d’aller librement à l’école… je leur explique qu’aujourd’hui nous sommes faibles, mais que nous pouvons reprendre de la force par l’éducation, par le travail à l’école ».

 

 

« Ils ont le sentiment d’être abandonnés, livrés à plus fort qu’eux »

Souk., paysan : « on me prend ma terre et, regardez, les colons coupent mes oliviers la nuit » © EAPPI

Ce florilège de paroles recueillies n’est certes pas une analyse exhaustive. Pas plus qu’il ne construit un programme politique ou pose les enjeux d’une négociation. Pour embrasser la situation dans son ensemble, il faudrait des points de vue différents, et bien sûr ceux de la partie israélienne.

Mais ce sont des paroles vécues par des hommes et des femmes de Hébron avec qui j’ai cheminé durant ces trois derniers mois. Quelques échos, que j’ai choisis et que je vous adresse parce qu’ils reflètent ce qui me paraît le plus proche de ce qui est vécu par les Palestiniens du centre-ville de Hébron aujourd’hui. Partager leurs mots c’est leur rendre hommage et les soutenir, tant ils ont le sentiment d’être abandonnés, d’être livrés à plus fort qu’eux. Dans ce pays où s’entrechoquent les siècles, où l’on convoque les « histoires saintes » pour se justifier, de part et d’autre, j’ai voulu écouter des personnes. Des personnes qui vivent sur place, au jour le jour. Simplement parce qu’elles sont nées là.

Ya., consultant : « j’ai postulé pour un travail à Jérusalem qui me plaisait, j’avais les compétences, j’ai été recruté. Mais je n’ai pu l’avoir car je n’ai pas eu le permis de travail pour me déplacer ». © EAPPI

J’ai voulu les écouter afin de pouvoir partager à mon retour en France ce que j’ai entendu, ce que j’ai vécu avec elles. Dans la perspective d’une paix juste et d’une coexistence possible entre les peuples et les religions. Car tel est le sens du programme EAPPI. Je suis donc disponible pour intervenir à l’occasion d’une réunion, d’une conférence publique, d’un culte, d’un cours, d’une interview, d’une rencontre…

A chacun, à chacune, j’adresse mes sentiments proches, assuré de votre pensée fidèle.

Je participe au programme EAPPI, envoyé par l’Eglise protestante unie de Poitiers,
en tant qu’Accompagnateur pour le Conseil OEcuménique des Eglises.

 

Ma, étudiant : « Ce que vous devez faire en France c’est parler des démolitions de maisons, de la confiscation des terres ». © EAPPI Mo., policier : « je voudrais une vie normale, aller à la mer quand je veux ». © EAPPI

Paix, sécurité ?

Hil., monitrice auto-école : « élever ses  enfants avec des mitraillettes à chaque coin de rue, c’est terrible ». © EAPPI Ham., cadre ONU : « l’avenir est sombre. J’ai l’impression qu’un train lancé à toute allure nous fonce dessus ». © EAPPI
Ab., étudiant en littérature anglaise, université de Hébron : « j’ai eu la chance de pouvoir aller à Berlin en 2011 parce que j’ai eu les meilleures notes aux examens. A Berlin j’ai pu aller librement où je voulais, pas de barrières, pas de quartiers interdits parce que j’étais palestinien… étrange expérience pour moi qui n’étais jamais sorti de Cisjordanie. Ici nous vivons dans une prison à ciel ouvert. Si je peux, je veux aller vivre à Londres ». © EAPPI
 
 

 

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