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Les protestants haïtiens, agents de changement
Envoyées spéciales en Haïti, Linda Caille et Muriel Menanteau
Visible mais encore éclaté, le protestantisme haïtien s’organise pour agir au sein de la société civile.

C’est une phrase qui revient régulièrement dans la bouche du pasteur Sylvain, pasteur de l’Église de Dieu et président de la Fédération protestante d’Haïti (FPH) depuis 2007 : « Il faut aider les pasteurs à devenir des agents de développement. » Pour lui, il est nécessaire d’aller au-delà des besoins des Églises dans un pays sous-développé comme Haïti. Des protestants de la société civile le disent encore autrement : « Nous devons nous occuper des affaires de la cité car notre avenir en dépend. »

3 000 écoles

Le protestantisme haïtien est impliqué dans la société civile et « rend de multiples services à la place de l’État » comme le rappelle le pasteur Exantus. L’éducation, avec la santé, est un des principaux domaines dans lequel les protestants sont investis. Il n’y a quasiment pas de système scolaire public : les établissements privés couvrent entre 80 à 90 % de l’offre scolaire et les 50 % de l’offre privée est protestante. La Fédération des écoles protestantes d’Haïti (FEPH) a été créée la même année que la FPH, en 1986. Elle rassemble aujourd’hui plus de 3 000 écoles de missions ou d’Eglises indépendantes. Il n’est pas rare qu’un pasteur soit fondateur ou directeur d’une école. C’est souvent aussi pour lui un moyen de gagner sa vie.

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Pasteur Sylvain Exantus, président de la Fédération protestante de Haïti

La FEPH ne reçoit pas de subventions formelles du ministère de l’Éducation, à la différence des établissements scolaires catholiques, l’Église catholique bénéficiant toujours d’un régime concordataire, dans un État pourtant laïc. Ponctuellement, la FEPH peut bénéficier de dotations de manuels scolaires ou toucher un peu d’argent dans le cadre de programmes.

La Fédération protestante d’Haïti, association d’Églises de toutes confessions (baptistes, réformées, adventistes, pentecôtistes, etc.), est une instance de représentation du protestantisme auprès de l’État, au sein de la société civile et dans les relations internationales. Elle peine encore à exister au-delà de la capitale, Port au Prince. Progressivement, elle s’appuie sur les Ligues de pasteurs qui se sont organisées dans les différentes villes, y compris Port-au-Prince, et départements haïtiens. Ces ligues rassemblent les pasteurs de toutes confessions. Elles sont très actives localement, organisent des actions communes telles qu’une Fête de la Bible chaque année, et dialoguent avec les pouvoirs publics locaux. Elles sont donc une expression d’un fédéralisme protestant local. Le ralliement des Ligues de pasteurs à la FPH est nécessaire pour conforter l’image du protestantisme haïtien qui souffre encore de sa dissémination. Les relations que la FPH entretient avec la Fédération protestante de France et le Défap renforcent aussi sa crédibilité comme institution représentative du protestantisme haïtien.

La tentation du pouvoir

Des leaders protestants sont depuis ces dernières années à la conquête du pouvoir. Les protestants, longtemps défiants vis-à-vis du pouvoir, occupaient davantage des postes d’universitaires alors que beaucoup de cadres de l’État étaient issus de l’Église catholique. Aujourd’hui, le milieu protestant a amorcé un véritable virage en vue de se rapprocher des instances du pouvoir. Le pasteur Chavannes Jeune (président de l’Union nationale chrétienne pour la reconstruction d’Haïti) se prépare pour les prochaines élections présidentielles, il était arrivé en quatrième position lors des précédentes en 2005. La frustration née de la non-reconnaissance du protestantisme, la volonté de réformer le pays, de faire barrage à la corruption et à la violence animent ces protestants en quête de pouvoir. Un large mouvement de responsabilisation des laïcs a été initié au sein des Églises afin de les inviter à s’engager dans les affaires de la cité et être des acteurs du changement. Le pasteur Exantus, en tant que président de la FPH, se garde bien de vouloir jouer un rôle politique. Cependant il défend le droit du protestantisme haïtien à influencer la société civile, à s’exprimer sur les débats de société tels que la question de la légalisation du « plaçage ». Environ 70 % des femmes (concubines non mariées) vivant sous le mode du « plaçage » préféreraient être mariées. Pour les Églises membres de la FPH, légaliser le plaçage, c’est tenter de donner un peu plus de sécurité aux femmes sans engager une vraie réforme de la société en leur faveur.

Face aux privilèges accordés à l’Église catholique (les prêtres sont par exemple rémunérés par l’État), le pasteur Exantus ne réclame pas la suppression du concordat mais attend plus d’équité de la part du gouvernement, d’autant que plus de 40 % de la population se réclame du protestantisme.

L’œcuménisme, une contrée à peine effleurée

Dans le domaine de l’œcuménisme, « la culture du dialogue balbutie en Haïti » selon le pasteur Fritz-Gérald Romulus, secrétaire général de la FPH, qui a passé une année à l’Institut œcuménique de Bossey en 2007. Les pasteurs haïtiens, explique-t-il, manifestent de la réticence au sujet de l’œcuménisme, ils se préoccupent davantage d’évangélisation. Beaucoup de protestants ont encore une image négative, voir « diabolique » de l’œcuménisme qui reste synonyme d’un retour sous la domination de Rome. Pour ceux-là, quand ils disent « chrétiens », ils entendent « protestants ». La proximité entre le catholicisme et le culte vaudou nourrit cette défiance, puisqu’à chaque saint est associé un loa (esprit). Ce syncrétisme religieux est l’héritage de l’histoire. Le christianisme, d’abord catholique, a été imposé aux esclaves qui suivaient la religion du maître mais continuaient à pratiquer clandestinement leur propre culte. L’évangélisation protestante a marqué ses distances avec le syncrétisme, cependant les superstitions peuvent encore largement peser sur la foi de bon nombre de protestants haïtiens.

Le pasteur Romulus ne désespère pas de l’œcuménisme en Haïti : « S’il est difficile, pour l’instant, de fonder un dialogue religieux ou spirituel, d’autres formes de dialogue sont à encourager autour d’engagements communs pour le bien de la société haïtienne. Agir ensemble, c’est déjà un bon début. » M.M.

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