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Notre modèle missionnaire aujourd’hui
par Jean-Arnold de Clermont, président du Service protestant de mission
Forum du défap Avril 2008

Au moment où j’ai écrit les premiers mots de cette introduction, j’ai mesuré le risque qu’ont pris les organisateurs de notre Forum. Je peux tout faire capoter traitant le sujet du forum à la place des conférenciers et de vous-mêmes ; donnant des réponses péremptoires qui invalideraient la démarche qui est la nôtre. J’ai donc essayer de me cantonner à la question qui m’était posée « C’est quoi la mission pour vous aujourd’hui ? » sachant que le « vous » a ceci de bien que je peux l’interpréter de manière très personnelle, comme un ‘vous de majesté’... et je n’engage que moi ! Ou comme un ‘vous plus collectif’, et je me place comme président du Service protestant de mission - Defap, espérant traduire une orientation reconnue par une majorité. Mais cela restera à vérifier.

Aujourd’hui dans le prolongement d’hier

Je ne vais pas dire ici le contraire de ce que je disais il y a trois semaines à l’Assemblée générale du Defap... sous le titre « revenir aux fondamentaux de la mission », je rappelais et je rappelle donc ici comment nous pouvons parler de la mission de manière quasi permanente. Pour ce faire je me fonde sur des bases solides ; celles qu’offrait Jean-François Zorn à une Conférence de l’Oratoire, il y a quelques semaines, sous le titre « Un projet missionnaire pour le protestantisme français a-t-il encore un sens ? » Il rappelait notamment la présentation que faisait, au Synode national de l’ERF à Pau, en 1972, le pasteur Jean Adnet. Je le cite intégralement : [...]. Il nous paraît essentiel, préalablement à toute analyse de structures, de rappeler brièvement le fondement de la Mission de l’Eglise :

1. En Jésus-Christ, Dieu nous a révélé l’homme tel qu’Il l’aime et tel qu’Il nous le donne à aimer. Jésus-Christ, mort et ressuscité selon les Écritures, est à l’œuvre dans le monde pour le sauver de la destruction et pour le conduire à une plénitude de vie. La Mission de l’Église est la participation à cette œuvre de Jésus-Christ. Une Église qui n’est pas missionnaire est une Église sans foi, sans amour et sans espérance ; elle est une Église démissionnaire.

2. L’initiative missionnaire n’est pas liée au préalable d’une théologie particulière ou d’une ecclésiologie particulière ou encore d’un schéma moral ou civilisateur. La Mission naît d’un événement ; elle précède l’institution et non l’inverse.

3. La proclamation de l’Évangile et l’action en faveur du développement de l’homme et des peuples sont deux aspects inséparables de la responsabilité missionnaire. L’Évangile est une Parole créatrice qui implique le développement total de l’homme. Inversement, le développement de l’homme n’a de sens et d’espoir qu’en référence à l’Évangile.

4. La mission est par nature universelle, c’est-à-dire incompatible avec le confessionnalisme, le nationalisme et le racisme. L’unité de l’Église et de l’humanité en Jésus-Christ est au cœur du message missionnaire. Son mouvement va « de partout vers partout », « dans les six continents ». La distinction “Évangélisation auprès - Mission au loin” n’est donc qu’une distinction formelle ».

Et pour resserrer encore le propos pour dire le plus brièvement possible le double aspect fondamental de la mission comme expression de la foi et comme ouverture à l’universel, je citais à l’Assemblée générale du Defap cette phrase de Jean le Baptiste voyant s’approcher Jésus qui déclare « Voici l’agneau de Dieu qui ôte le péché du monde ! » (Jean 1, 29). Pour moi, tout est dit, là, de la mission ; Jean fait de nous, à sa suite de Jésus et les yeux tournés vers lui, les témoins du pardon et de la réconciliation, pour tout homme et pour le monde entier. Jean Adnet s’inscrivait, en parlant de la mission, dans une longue suite d’orateurs qui, depuis 1822 pour les Eglises Luthériennes et Réformées en France, affirmaient que la mission fait partie de la nature profonde de l’Eglise, sans laquelle elle dépérit.

Je ne résiste pas à l’envie de vous citer Alfred Boegner, tirant cette citation de la même conférence que donnait Jean-François Zorn à l’Oratoire du Louvre. Ecoutons Alfred Boegner, ancien directeur de la Société des Missions de Paris : « Le froment qui m’a donné à peine de quoi vivre, si je l’avais gardé en avare contient en lui, si je le sème, la puissance et de me nourrir et de couvrir toute la terre de moissons. Une Eglise n’est jamais plus sûre de perdre ses forces spirituelles que quand elle prétend se les réserver à elle toute seule ; qu’elle les répande au contraire comme une semeuse généreuse sur ce champ qui est le monde, et elle se trouvera enrichie de tout ce qu’elle aura donné ».

Ce qui me frappe, c’est qu’écrivant à la Cevaa en vue de son évaluation lors de sa prochaine Assemblée générale, les présidents des Eglises luthériennes et réformées de France ne disent rien d’autre lorsqu’ils demandent à la Cevaa de rester un catalyseur d’échanges entre Eglises, afin d’éviter aux Eglises de France de se fermer sur elles mêmes.

La mission doit être l’apprentissage permanent de l’ouverture à l’universel, non par soucis d’exotisme mais parce que la bonne nouvelle du salut a une portée universelle, et qu’à l’écoute de cette bonne nouvelle et dans le partage de cette bonne nouvelle, nous ne pouvons nous priver de sa dimension universelle.

En terme de modèle missionnaire, nous n’avons appris cela que progressivement. Nous n’avons pas été exempts d’esprit de supériorité, sinon de colonialisme. Mais cette histoire nous a appris que plus nous donnions plus nous recevions, et qu’il ne pouvait y avoir de mission que dans un esprit de partage et de réciprocité. Car l’objet de la mission est de croître ensemble en Jésus Christ.

Et pourtant aujourd’hui n’est pas hier !

Aujourd’hui dans sa spécificité

Autant j’affirme la pérennité de la mission, autant je crois que celle-ci doit être conjuguée en termes différents d’une époque à l’autre. En d’autres termes, la mission de papa, aussi justement définie soit-elle - et nous l’avons vérifié en citant quelques anciens parmi bien d’autres tout aussi convaincants - la mission de papa ne peut pas être la nôtre.

1. Et tout d’abord parce que nous avons changé. Notre compréhension de la mission est liée à la sociologie religieuse de notre époque. Celle-ci est aujourd’hui caractérisée par notre individualisme et notre soupçon à l’égard des institutions. Ne nous étonnons pas que les liens directs (comme nous les appelons) se développent ; ils en sont l’expression évidente. Le chrétien européen (je devrais dire plus prudemment le croyant européen) construit en grande part sa religion en faisant son choix dans le supermarché du religieux qui est à sa disposition. Redoutant de perdre son autonomie, il ne se liera pas facilement à une Eglise. Il ‘croira sans appartenir’, selon la formule de Grace Davie, sociologue des religions britannique. Notre pays en est un bon exemple avec près de 70% de ‘croyants’ et une participation de 12% à la vie d’une Eglise.

Ainsi notre modèle missionnaire ne pourra pas être d’abord institutionnel. Même si certains d’entre nous se souviennent de ce qu’a signifié le changement de structures missionnaires dans les années 70, ne nous étonnons pas que cette fibre ne fonctionne plus, aussi juste soit son inspiration. Quand nous insistons sur « une communauté d’Eglises en mission », si nos interlocuteurs entendent une ‘institution’, ils filent à toutes jambes. L’institution ne les intéresse pas. Ce qui les intéresse c’est de trouver place pour la mission dans leur univers religieux, souvent très individualisé, du moins vécu au niveau local. Notre modèle doit donc servir d’interface entre cette demande très peu institutionnelle et la dimension universelle de l’Eglise au service de l’humanité. Notre modèle ne peut être fondé que sur un réseau d’enthousiastes. Il ne peut se dire en termes d’obligations institutionnelles.

Quand s’ajoutent à cela l’afro pessimisme, la critique parfois justifiée du fonctionnement de nos institutions, l’égoïsme qui reprend le dessus dès qu’apparaissent des difficultés financières et qui fait croire qu’en économisant sur la mission on remplira mieux ses missions locales... tout est en place pour torpiller la mission.

2. Mais c’est aussi notre environnement socio-économique qui a changé. La priorité il y a quarante ans était au développement. Jean Adnet écrivait : « La proclamation de l’Évangile et l’action en faveur du développement de l’homme et des peuples sont deux aspects inséparables de la responsabilité missionnaire. L’Évangile est une Parole créatrice qui implique le développement total de l’homme. Inversement, le développement de l’homme n’a de sens et d’espoir qu’en référence à l’Évangile. » Si je souscris à l’analyse, je pense que notre discours doit être beaucoup plus en prise avec la réalité présente. Non que le développement doive disparaître de nos préoccupations. J’en veux pour preuve l’attention que porte l’OCDE à la diminution de l’aide au développement apporté par les pays européens au premier rang des quels notre pays qui pourtant figurait parmi les bons élèves. Il nous faut garder en mémoire l’objectif d’atteindre pour 2015 une aide publique au développement correspondant à 0,7% de notre PIB.

Mais pour que la mission soit entendue comme faisant partie de la globalité du ‘développement de l’homme’, elle doit s’inscrire dans une réflexion et une pratique qui incluent la mondialisation, les questions touchant à la justice et à la paix, la dimension environnementale comme responsabilité à l’égard des générations à venir, la prise en compte des migrations... c’est probablement la responsabilité spécifique de nos institutions ecclésiales et missionnaires que d’offrir, à celles et ceux qui ouvrent leur engagement personnel à la dimension de l’universel, des orientations éthiques, économiques et sociales pour leur action. En ce sens nos institutions missionnaires, de par les relations qu’elles entretiennent avec les Eglises du Sud, doivent d’abord être porteuses d’actions qui donnent sens aux relations nord/sud.

3. C’est aussi tout notre environnement géopolitique qui a changé. Les rapports nord/sud sont marquées par des relations bilatérales de la France avec ses anciennes colonies, dont nous ne sortirons qu’avec douleurs (voyez le dernier épisode des exigences gabonaises à l’égard du Ministère de la Coopération...), bien que l’Europe nous offre l’heureuse possibilité d’entrer dans le ‘multilatéral’. Cela a été particulièrement intéressant par exemple pour le Togo ; alors que les relations franco togolaises étaient polluées par les relations privilégiées avec feu le président Eyadéma, le travail avec l’Allemagne, notamment, a permis de réelles ouvertures.

Je signale cela sans l’approfondir pour indiquer que là encore nos institutions missionnaires ne pourront faire l’économie d’une réflexion géopolitique. Elles ne pourront la faire seules, mais devront s’appuyer sur des réseaux comme la coordination Sud. C’est d’ailleurs pour nous une véritable chance de ne pouvoir penser la mission enfermée dans la seule sphère ‘chrétienne’ Mais dans cette préoccupation pour les changements géopolitiques, il en est un qui nous concerne particulièrement et devrait, à sa manière, faire basculer notre modèle missionnaire. Je veux parler d’un résultat tout à fait positif des migrations qui ont installé sur notre sol des centaines de communautés protestantes issues d’Afrique en grande majorité, mais aussi des Caraïbes, ou d’Asie. Toutes ne sont pas en contact avec nos Eglises. Le projet ‘Mosaïc’ contribue à clarifier la situation et vérifier à quelles conditions ces Eglises peuvent partager l’œuvre que le Christ confie à son Eglise en France. Mais dès aujourd’hui avec beaucoup d’entre elles - je pense à celles qui sont au sein de la Fédération Protestante de France ou qui sont directement liées aux Eglises d’Afrique avec les quelles nous travaillons - nous avons à repenser la mission. Il y a quelques années le concept à la mode était « la mission de partout vers partout ». Sous ce slogan on disait (veuillez excuser la citation d’une phrase souvent entendue !) « les noirs vont venir nous évangéliser ! ». Ce slogan perdure et j’ai entendu plusieurs responsables d’Eglises africaines en France se donner vocation d’évangéliser la France. Je n’ai rien contre. Mais en terme de modèle missionnaire j’aimerais souligner la chance qui nous est donnée de ne plus être des gens du nord se penchant vers les gens du sud, avec les meilleures intentions du monde, bien sûr ; mais de pouvoir, ici, partager avec des chrétiens du sud, notre commune vocation à aider nos Eglises à ne pas rester enfermées sur elles mêmes, a porter ensemble la tâche d’annoncer l’Evangile, à des hommes et des femmes vivant les enthousiasmes et les faiblesses de notre monde.

Pour résumer en quelques mots « notre modèle missionnaire aujourd’hui », vous entendez que je ne propose aucune révolution théologique ou spirituelle. C’est du cœur de chaque chrétien que naît l’enthousiasme à partager ce qui lui a été offert gratuitement, cette grâce d’être pardonné, réconcilié avec son Dieu et désormais tout orienté vers une vie de partage, de pardon et de réconciliation. A chacun de trouver sa voie qui sera à elle seul un modèle missionnaire.

Mais ecclésialement, il nous revient d’indiquer des routes porteuses de sens, comme un aimant permet à des particules de fer de s’orienter. A nous cette responsabilité qui ne sera reconnue que dans la qualité de notre analyse, et la crédibilité de nos propositions.

A nous enfin d’offrir un modèle relationnel qui incorpore les initiatives individuelles, les mettent en réseaux, et vienne dépasser les frontières ethniques, nationales et ecclésiales au service d’une communion croissante entre les membres du Corps du Christ.

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