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Être chrétien au Maghreb par Antoine NOUIS
Article paru dans Réforme
Pasteur et collaborateur de Réforme, Antoine Nouis a été envoyé par le Defap pour animer une session de formation auprès de l’Eglise évangélique du Maroc. Cette Eglise est membre de la CEEEFE (Commission des Eglises évangéliques d’expression française à l’extérieur), organisme qui regroupe une trentaine d’Eglises dans le monde.

De plus en plus de Maghrébins d’origine musulmane se convertissent au christianisme évangélique protestant. En France, mais aussi en Algérie et au Maroc. Récit d’une visite dans le royaume chérifien où des chrétiens se réunissent à la manière des premier disciples.

Le réveil a commencé au début des années 80 en Kabylie, dans le nord de l’Algérie. De nos jours, il n’existe pas un village de cette province qui n’ait son groupe de chrétiens. Cette visibilité est favorisée par une culture qu’on peut appeler laïque : il était communément admis qu’on puisse être kabyle et musulman, juif ou athée, alors pourquoi pas chrétien ? Etre chrétien est désormais un honneur. Quand on leur demande si la conversion au christianisme n’est pas une façon de se démarquer des Arabes musulmans, les Berbères chrétiens répondent qu’au contraire leur conversion les a fait se rapprocher des Arabes. En Christ, ils entendent que Dieu aime tous les hommes, dont les musulmans, et qu’ils doivent en faire autant. La première richesse qui émerveille ceux qui se convertissent à l’Evangile est la possibilité de prier Dieu dans leur langue maternelle. Dans l’islam, on ne peut lire le Coran, ou prier, qu’en arabe, alors qu’en devenant chrétiens ils peuvent s’adresser à Dieu en berbère. Cette ouverture de la langue n’est pas sans rappeler le message de Pentecôte.

Racines anciennes

Un Algérien chrétien vivant en France témoigne sous couvert d’anonymat : « Lorsque je suis en Kabylie, j’ai le sentiment qu’il est plus facile d’y parler de Jésus-Christ qu’en France. Il arrive qu’on entende dans les magasins des expressions comme “Gloire à Dieu” ou “La paix du Christ”, alors qu’en France, c’est moins fréquent. »

Tous les chrétiens maghrébins que nous avons rencontrés insistent sur le caractère autochtone de leur foi. Souvent, leur environnement porte le soupçon qu’ils sont devenus chrétiens pour être comme les Français ou les Américains, voire pour obtenir des avantages financiers ou des facilités pour émigrer : « N’oublions pas que le christianisme a été très vivant dans notre région dans les premiers siècles. L’Afrique du Nord a donné des grands théologiens à la première Eglise, comme Tertullien, Cyprien, Donat ou Augustin, ainsi que quelques papes. En devenant chrétiens, nous n’adoptons pas une religion étrangère, nous renouons avec nos racines les plus anciennes », poursuit notre interlocuteur. Ils rappellent avec fierté que 95 % des conversions viennent des contacts avec les autres chrétiens maghrébins. Les missionnaires américains sont sincères mais ils rencontrent des difficultés car ils souffrent de l’image souvent négative de la diplomatie américaine. Les Maghrébins préfèrent se tourner vers les Eglises françaises : « Quand un Américain vient nous rencontrer, nous le remercions de sa visite mais nous nous sentons plus proches des Français. »

Surveillés par la police

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, l’Algérie est le pays du Maghreb dans lequel la liberté religieuse est la plus respectée. Les chrétiens ont le droit d’évangéliser et de construire des églises, ce qui n’est pas le cas au Maroc, pays dans lequel le christianisme est interdit par la loi pour les Marocains, même s’il est toléré dans les faits à condition que les chrétiens restent discrets. Dans ce pays, comme en Tunisie, les Eglises de maison sont surveillées par la police, autant pour les protéger contre les islamistes que pour les contrôler. Un Français vivant au Maroc nous fait partager son sentiment : « Je pense qu’au fond de lui le roi souhaiterait accorder la liberté religieuse à son pays, et la diplomatie américaine fait pression en ce sens. Mais il hésite à franchir le pas de peur de faire le lit des islamistes. »

Malgré un milieu souvent hostile, l’Evangile se répand dans ces pays, grâce notamment à l’Internet et aux télévisions satellitaires. Il y a cinq chaînes chrétiennes arabophones qui émettent 24 heures sur 24 et qui ont un vrai impact sur la population. Elles aident à lever le tabou sur le christianisme en faisant sauter le verrou de l’équation « maghrébin = musulman ». Lorsqu’un Marocain, ou un Tunisien, témoigne de sa foi à la télévision, il aide à poser une question qui n’était souvent même pas envisageable.

Comme quoi la mondialisation ne touche pas que l’économie ! Dans nos pays libres, on mesure mal le changement introduit par ces nouveaux moyens de communication qui correspondent à autant d’ouvertures et qui font qu’aujourd’hui les régimes autoritaires sont obligés de composer avec la liberté d’information.

L’Eglise au Maroc

A l’exemple des premières communautés, les chrétiens se réunissent dans les maisons.

Nous sommes une quinzaine réunis dans le salon de l’appartement de l’un d’entre eux. On boit du thé à la menthe et on prend des nouvelles des uns et des autres. Puis on commence à chanter des cantiques en arabe. Il y a des hommes et des femmes, des intellectuels et des ouvriers, des jeunes et des vieux. Ils s’entretiennent des difficultés qu’ils ont à être chrétiens dans un milieu musulman. Au Maroc, l’Eglise est clandestine : constitutionnellement, on ne peut pas être marocain et chrétien. Le responsable qui m’a accompagné a attiré mon attention sur une voiture garée devant l’immeuble avec deux hommes à l’intérieur : « Ce sont des policiers en civil qui surveillent ceux qui fréquentent l’Eglise. Ça ne nous dérange pas, on n’a rien à cacher. La situation était plus tendue il y a une dizaine d’années mais, avec le nouveau roi, la pression est moins forte. On est aussi protégé par nos relais à l’étranger. Quand un missionnaire a été arrêté, l’ambassade du Maroc aux Etats-Unis a été submergée de mails de protestation. Vingt-quatre heures plus tard, il était libéré. »

Comme il était de coutume dans les synagogues à l’époque du Nouveau Testament, les membres de l’Eglise me proposent de leur adresser un message : « Toi qui es venu de loin pour nous rendre visite, as-tu une parole à nous faire partager de la part de Dieu ? » L’hospitalité arabe n’est pas un vain mot. Ensuite, je les interroge sur leur vie en Eglise, comment ils ont découvert l’Evangile, quelles sont leurs attentes, leurs espérances... Ils me font partager des chemins de conversion étonnants, qui laissent une part aux rêves et aux prémonitions. Ils me parlent aussi des problèmes d’unité entre ceux qui sont plus vindicatifs vis-à-vis de l’Etat - « La liberté religieuse n’est pas une concession, c’est un droit naturel que nous devons réclamer » -, et ceux qui sont plus prudents - « Regardez comment faisait Jésus, il ne réclamait rien, il ne faisait que témoigner, souvent même il demandait la discrétion aux personnes qu’il avait guéries. »

Je les regarde et mon esprit est traversé par une image : un groupe de chrétiens qui se réunit dans des maisons, qui rassemble des hommes et des femmes de toutes conditions sociales, qui vivent dans un environnement hostile, qui sont visités par l’Esprit et qui ont des problèmes d’unité... j’ai devant moi une Eglise qui ressemble étrangement à celle du Nouveau Testament. A.N.

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