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Kabylie : présence ou offensive
par Loup Passignat et Claude Walch
Depuis juillet 2004, la rumeur d’une évangélisation à grande échelle de la Kabylie se répand. Ce mouvement que certains prédisent comme « le point de départ d’une campagne qui vise tout le pays » est très difficile à cerner. Ce phénomène qui déchaîne les passions dans les presses algérienne et marocaine prolonge des révélations faites au début des années 1980 sur un regain du christianisme en Afrique du Nord. La réalité s’apparente plus à une pratique clandestine dans des hangars ou des maisons transformées en lieux de culte qu’à une grande campagne missionnaire à ciel ouvert.

Les chiffres des conversions les plus fous circulent (entre 7000 et 8000) et sont autant d’occasion d’attiser les velléités nouvelles d’une guerre de religion entre monde chrétien et monde arabe considéré comme fondamentalement islamisé. Un journaliste de El Watan, dans un pamphlet paru le 26 juillet 2004 déclare : « L’évangélisation en Kabylie [...] est le résultat d’un prosélytisme organisé et financé par une stratégie mondiale d’évangélisation des peuples musulmans. » On en vient même, sous la plume de ce même journaliste, à la théorie du complot mondial, fomenté par Big Brother : « Il est de notoriété publique que la Maison Blanche, le Congrès et la CIA suivent et gèrent avec un grand intérêt l’expansion des églises évangéliques ».

Ainsi des universitaires algériens se faisaient le relais de ces rumeurs avançant le chiffre de 15 églises à Tizi-Ouzou et de près de 30 % de la population de la région qui fréquenterait les églises. Les sites internet chrétiens francophones sont le relais de ce qu’ils qualifient de « campagne de presse diffamatoire contre les chrétiens de Kabylie » et citent les propos tenus par le ministre algérien des Affaires religieuses qui opposa un démenti quelques jours plus tard. La menace semblant issue des églises évangéliques, le ministre s’en serait pris aux protestants, acteurs de ce prosélytisme, déclarant à leur sujet : « ils étaient dans le passé des cadres sécuritaires et militaires dans les services et les armées d’occident et qui sont soutenus par des forces euro-américaines pour avoir une influence religieuse, et donc politique sur le Maghreb en général, et sur l’Algérie en particulier, pour des considérations stratégiques et colonialistes. »

Le principal danger de ce prosélytisme serait de mettre en péril l’unité nationale et la stabilité générale du pays. Le Haut Conseil islamique1, gardien de l’orthodoxie officielle, a demandé au gouvernement, au début du mois de janvier, « de prendre les mesures qui s’imposent pour mettre fin aux dangers de l’évangélisation, qui agresse l’Islam dans sa propre maison ». A l’Assemblée nationale, les députés islamistes ont relayé cette revendication. Le ministre des Affaires religieuses a rappelé que « le principe constitutionnel garantit la liberté de conscience » mais « accuse les partis laïques de la région d’encourager cette opération ». Les autorités algériennes, en laissant se développer cette évangélisation, pourvu qu’elle ne prenne pas d’ampleur, ont peut-être intérêt à trouver là un contrepoids à l’islamisme, à donner des gages de tolérance aux Américains et à diviser la Kabylie rebelle.

L.P.


Entretien avec Philippe Perrenoud « L’évangélisation n’est pas le fait de l’Église d’Algérie »

Philippe Perrenoud est pasteur de l’Église réformée. Il a passé son enfance en Algérie. Dans les années noires du terrorisme (1993-1998), il a pensé que pour mettre en pratique ce qu’il prêchait, il lui fallait aller donner un coup de main là-bas. C’est pourquoi, depuis 1996, il y passe deux fois par an un mois, il remplace le pasteur d’Alger, Hugh Jonhson. Ce dernier a été poignardé par un inconnu fin janvier 2005, au centre d’Alger. Grièvement blessé, il est hors de danger. Âgé de 71 ans, il vit en Algérie depuis 43 ans. Il a été décoré de la légion d’honneur, à l’ambassade de France, en novembre dernier.

Que pensez-vous du phénomène de « réveil évangélique » en Kabylie ? En tant que chrétien on ne peut que se réjouir que de nouvelles personnes connaissent l’évangile. Les Églises historiques ont à apprendre de ces églises de pentecôte, surtout dans la façon dont elles vivent leur foi. La poussée fondamentaliste suscite, d’un autre côté, des inquiétudes. La poussée évangélique n’est pas l’apanage de l’Algérie, regardez ce qui se passe en Afrique noire ou en Amérique du Sud.

À quelles inquiétudes faites-vous allusion ?

La transmission de l’Évangile, c’est bien mais de quel évangile s’agit-il ? Ces petits mouvements qui ne sont pas reliés entre eux, et sans aucune doctrine, risquent de partir dans tous les sens par manque de bases théologiques sérieuses. Cette conversion ne cache-t-elle pas uniquement la transposition d’une lecture fondamentaliste à une autre ? La conversion est-elle suscitée par des intérêts financiers ou dans l’espoir d’obtenir un visa ? Ou bien est-ce une fuite mystique ? Je remarque que le mouvement islamiste agit aussi de même ici et là-bas. Les églises historiques ne sont jamais entrées dans le jeu du prosélytisme. Certains journaux antichrétiens affirment que ces mouvements naissent pour empêcher l’unité nationale algérienne. Là encore, je ne crois pas que ce soit le but des missions américaines.

Quelle est la cible de cette « offensive fondamentaliste » ?

Elle touche en priorité les jeunes adultes issus de milieu modeste, génération en perte de repères traditionnels. Indéniablement ces jeunes ont une plus grande liberté culturelle, la volonté de s’affirmer personnellement et sans doute de marquer une certaine liberté par rapport au contexte arabo-nationaliste

Quel est l’impact de ces missions d’origine anglo-saxonne ? C’est un phénomène important mais certainement surmédiatisé. Il est difficile de chiffrer les résultats. Je pense que si les missionnaires américains sont entendus c’est parce que leur façon de vivre leur foi, de l’exprimer n’est pas sans une certaine similitude avec le vécu d’un Islam traditionnel mêlé de « maraboutisme ». Les phénomènes extatiques pentecôtistes réveillent un certain écho.

Quelle est la position du gouvernement algérien face à ce « réveil » ?

Il me paraît coincé. La Constitution algérienne garantit la liberté de culte. C’est un paradoxe. Les Églises n’ont pas le droit de faire du prosélytisme mais rien ne peut interdire l’auto-conversion. Chacun est libre d’acheter dans une librairie une Bible ou des ouvrages religieux chrétiens.

Comment vit-on en tant qu’étranger et chrétien dans un monde islamique ?

Bien, indéniablement bien. Pour la bonne raison que, dans le monde musulman, c’est un devoir d’accueillir l’étranger. Dans les années noires, les gens du quartier ont protégé l’Église. Et l’agression dont a récemment été victime le pasteur Johnson n’y change rien. Il s’agit sans doute d’un acte isolé, peut-être « motivé » par des discours incendiaires dans des mosquées. À mon avis les clivages importants n’existent pas seulement entre les musulmans et les chrétiens mais aussi à l’intérieur de nos communautés respectives... Ce sont les différences de fonctionnement entre communautés de types sectaires ou identitaires. Quel est le rôle des Églises historiques ?

Au plus fort du terrorisme, c’était d’être là dans une Algérie coupée du monde extérieur (les Églises étaient quasiment les seules « O.N.G. » à être restées...). Le peuple algérien y a été très sensible ; il y a un « capital de sympathie » envers les chrétiens. Au cours d’un ramadan, une famille algérienne m’apportait tous les jours le repas du soir parce que, pour elle, le ramadan était un temps de partage. Mais d’autres pensaient qu’il s’agissait d’un acte intéressé (visa ou autre). Je ne savais comment la remercier et son chef de famille m’a dit : « Priez pour nous ! » Nous ne pouvons peut-être plus en rester à une simple présence (comme dans un passé encore récent), mais apporter une parole plus explicite, l’approfondir. Apporter un témoignage avec ce que nous avons de spécifique.

Propos recueillis par Claude Walch

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