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Reportage-Cameroun : Chrétiens et musulmans : la fragile cohabitation
A Maroua : Linda Caille
Dans la région de l’Extrême nord du Cameroun, région frontalière du Tchad et du Nigeria, les musulmans, les chrétiens et les animistes cohabitent depuis plus d’un siècle. La montée avérée des fondamentalismes chrétiens et musulmans ne remet pas en cause ce fragile équilibre.

Une mosquée, un temple luthérien puis une église « du plein évangile » se serrent entre les quelques maisonnettes de ce village. Sur cette terre aride de l’Extrême-Nord du Cameroun, coincée entre le Nigeria et le Tchad, les édifices religieux foisonnent. Ici, les Camerounais ne plaisantent pas avec la religion.

Alors qu’au Nigeria voisin, les affrontements entre chrétiens et musulmans ont fait plus de 500 morts à Jos entre janvier et mars dernier, cette région frontalière demeure parfaitement stable. L’affaire du tract islamiste anti-chrétien a pourtant laissé des traces. Aujourd’hui, personne ne souhaite « réveiller les démons ».

Brûlot anti-chrétien

En 2004, un document émanant des Jeunesses islamistes camerounaises (JIC) circule sous le manteau avant de devenir public. Les presses régionales, nationales puis Radio France internationale rendent ce texte, véritable « plan de lutte contre les chrétiens. » Ce brûlot incite entre autres à augmenter les loyers des chrétiens, à marier les enfants de pasteur et à offrir des bourses d’études pour le Tchad, l’Egypte, le Pakistan ou l’Arabie Saoudite.

L’émotion est grande, la condamnation unanime. Dans son bureau de l’évêché de Maroua, le chef lieu de la région, Mgr Philippe Stevens extirpe de ses archives un dossier avec l’ensemble de la correspondance de cette époque. « Dans cette région, les relations entre musulmans et non-musulmans ont souvent été tendues, reconnaît-t-il. Grâce au dialogue et à l’amitié, nous vivons en paix. Elle est fragile. Il suffit d’un exalté pour la remettre en cause. »

Pour Maud Lasseur, docteur en géographie et auteur d’une thèse sur les religions au Cameroun : « Ce document est un faux. Il aurait été émis par des radicaux musulmans depuis les pays voisins, Tchad et Nigeria, avec pour objectif de déstabiliser le Nord-Cameroun. » Le dossier est aujourd’hui clos. Signe de concorde : les enfants du Sultan de Maroua sont scolarisés dans une école catholique.

Libertés publiques récentes

A Maroua, les fenêtres et les portes des mosquées sont ouvertes sous la chaleur sèche et écrasante du printemps. Les larges avenues ombragées offrent un brin d’air en fin d’après-midi avant que les braseros ne s’allument pour griller les carpes et les bâtons de manioc. En 2009, cette ville de 200 000 habitants a accueilli sa première université et plusieurs milliers d’étudiants ont afflué du Cameroun et des pays voisins.

Bien avant la colonisation du Cameroun, les Peuls, musulmans, sont considérés comme les classes supérieures qui ont réduit en esclavage les autres ethnies. Sous la présidence de Ahmadou Ahidjo (1960-1982), Peul originaire de Maroua, une politique d’islamisation forcée est officieusement menée dans la région de l’Extrême nord où les fonctionnaires nommés sont systématiquement musulmans. Avec Paul Biya, président depuis 1982, catholique du sud, les chrétiens ne sont plus réduits à des postes subalternes. Au début des années 1990, la promulgation de lois sur les libertés publiques permet à tous les fidèles de s’organiser en associations cultuelles.

Laisser les cadavres dehors

La montée des mouvements radicaux est apparue dans les années 1970 et 1980 dans un Extrême nord où les ethnies animistes sont nombreuses. Un islam radical, proche du wahhabisme importé d’Arabie Saoudite, fait alors des émules. Aujourd’hui, Mgr Stevens reconnaît : « Le fondamentalisme musulman est un grand point d’interrogation pour l’avenir de l’Extrême nord du Cameroun, cette forme d’islam ne domine pas mais elle progresse. » Côté chrétien, des Eglises dites de Réveil, s’organisent. Certaines sont pentecôtistes.

A Pouss, village aux terres marécageuses, à la frontière avec le Tchad, le Sultan Saïd du haut de ses deux mètres dix se souvient de ces curieux fidèles. « En 1974, l’arrivée des pentecôtistes n’a pas été gaie surtout pour les chrétiens » explique-t-il dans la salle d’audition où il rend la justice coutumière. Par terre, une vingtaine d’hommes sont assis. Tous écoutent le Sultan en silence. « Les pentecôtistes voulaient réveiller les morts. Il fallait laisser des cadavres dehors afin qu’ils prient pour leur résurrection. » Il marque un silence, l’air dubitatif. « Comme cela ne marchait pas, ils prétendaient qu’ils n’étaient pas assez nombreux. »

Pantalons taillés aux jarrets

L’irruption des « hommes en noir » a aussi laissé un souvenir saillant au Sultan Saïd. Il le raconte avec la roublardise du politique et l’agacement du fidèle : « Nous étions dans notre islam tranquille quand ils sont arrivés en masse à la mosquée de Pouss. Leurs femmes étaient habillées en noir. Eux portaient une barbe pointue avec des pantalons taillés aux jarrets. Ils s’agenouillaient différemment de nous. Ils ont commencé à nous dire que nous ne pratiquions pas notre islam de la bonne façon. Aujourd’hui, ils sont toujours là, mais ils sont discrets. Le prêche du vendredi est une disposition pour lutter contre ces extrémistes. »

Assis au pied d’une haute bibliothèque, Mahamad Bacha, secrétaire de la mosquée de Maroua, traduit les propos de l’imam de la grande mosquée de Maroua, Mahmoud Mal Bakary, né en 1947 et formé à Médine. Les deux ne s’inquiètent en rien. « Les nouvelles Eglises protestantes prolifèrent au Sud pas au Nord. Si elles sont une menace, c’est pour les autres Eglises chrétiennes. » Quant au Nigeria : « La question est politique et non religieuse. Au Cameroun, il n’y a pas d’islam politique. »

Posément, les représentants de la mosquée de Maroua reconnaissent que de nouvelles mosquées sont construites dans des villages dépeuplés. Elles y demeurent même vides. « Des fondations étrangères les font construire, explique Mahamad Bacha. Derrières elles, il y a des individus et différents pays. » Parmi eux, les pays du Golfe conservent une politique de prédication, la da’awa, opposée à l’islam mystique de l’Afrique subsaharienne.

Cameroun : république laïque

« Regardez, avec son chapeau rond, sa longue tunique et sa culotte, on dirait un musulman ! » Dans son bureau du Miccao, œuvre d’évangélisation auprès des Peuls musulmans, Thomas Magadji accueille un évangéliste peul. Ce dernier assure avoir projeté des films sur Jésus dans l’enceinte d’un sultanat tchadien : « la cohabitation des religions ne pose pas de problème, c’est la conversion qui en pose » explique-t-il. Thomas Magadji continue : « Le Cameroun est une république laïque. Les Eglises ne sont pas menacées par l’islam. Les deux religions ont des stratégies de progression, elles utilisent les mêmes méthodes que les missionnaires d’autrefois. Elles implantent des centres de santé où un musulman et un chrétien peuvent se faire soigner ensemble. »

Ce constat est loin d’être partagé par le révérend Robert Goyek président de l’Eglise fraternelle luthérienne du Cameroun et habitant de cette région depuis son enfance à Pouss. « Derrière le développement économique, comme les stations d’essence Oil Lybia, il y a une islamisation » insiste-t-il. Il n’oublie pourtant pas les treize années de ministère pastoral passées vers le lac Tchad avec ses concitoyens musulmans dans la « considération réciproque ».

Familles poly-confessionnelles

Vu de Yaoundé, la capitale politique au sud du pays, le risque serait que les deux communautés s’ignorent. « Il faut foncer même si le dialogue est à sens unique, assure Timothée Bouba, théologien et secrétaire général de l’université protestante d’Afrique centrale et de l’Afrique de l’Ouest. L’islam radical stagne quand les familles sont poly-confessionnelles. Les membres refusent de se déchirer pour une question de religion, leurs liens familiaux sont trop forts. »

Un danger demeure. « Il n’y a pas de commerçants chrétiens à Garoua » s’agace un Camerounais, façon de dire que les chrétiens se sentent économiquement défavorisés. « Dans l’Extrême nord, les musulmans contrôlent les terres des plaines, explique Maud Lasseur. Avec les migrations vers les centres urbains, les pressions sont de plus en plus grandes sur les biens fonciers. Les inégalités économiques pourraient alors prendre le tour d’un conflit religieux. »

Au pied d’un portrait de Paul Biya, et d’une carte du Cameroun gravée sur une calebasse, Sultan Saïd se veut rassurant. Pour lui, le Cameroun n’est pas le Nigeria ; conviction qu’il résume en une litote : « la frontière est longue. »

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Couverture du numéro 199 de la revue Mission
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Reportage au Cameroun : chrétiens et musulmans, la fragile cohabitation