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L’île à vache, du repère de pirates à l’éco-tourisme
Reportage, août 2009
L’île à vache, confetti de terre déboisée au Sud-ouest de Port-au-Prince, serait une des dernières îles vierges des Caraïbes. Il s’y concentre pourtant toutes les promesses et les infirmités d’un pays en voie de développement. Reportage.

Le bateau à moteur démarre en trombe, chargé d’adolescents coincés entre des valises, des sacs de riz et un vélo. Au loin, l’île à vache se dessine entre le bleu métallique de la mer et le ciel clair de ce début de matinée. Autrefois, en voilier, il fallait parfois compter une nuit de traversée. Au XVIe siècle, les boucaniers y laissaient proliférer leurs vaches afin de fumer aisément leur chair et en vendre la peau. Assis dans la chaloupe, Eléazar, 20 ans, s’y rend pour la première fois alors que sa mère ne l’a jamais fait. Les habitants des Cayes, la grande ville du sud-ouest d’Haïti, hésitent à traverser le bras de mer de 16 km séparant la « Grande Terre » de cette île de 48 km2, peuplée de 14 000 ileavachois. Elle serait aujourd’hui une des dernières îles vierges des Caraïbes. Ni électricité, ni eau courante, pas même une voiture ne circule sur l’île à vache, aujourd’hui haut lieu du tourisme écologique et ancien repère de pirates.

Vue sur l'île à Vache. Août 2009 (JPG)

Base de flibustiers

Quatre siècles avant l’arrivée d’Eléazar, les pirates français et anglais trouvèrent refuge sur l’île à vache qui devint l’un des « treize paradis des frères de la côte. » Beaucoup de protestants hollandais, français et écossais grossirent les rangs de cette confrérie de corsaires, pirates et boucaniers établie tout autour de la mer des Caraïbes entre Maracaibo, Porto Rico et l’île de la Tortue. Cette dernière n’avait-elle pas été baptisée la « petite Genève » des îles après que le huguenot Le Vasseur ait renversé l’autorité du commandeur catholique de Poincy ? Sur l’île à vache, les boucaniers chassaient, découpaient et fumaient la viande des bœufs et porcs sauvages errant librement dans la savane. Ils quittaient leur repère pour vendre les cuirs, négocier de l’indigo ou « courir l’Espagnol ». En 1670, le gallois Henry Morgan y lança ses 2200 hommes à l’assaut de l’une des villes les plus riches de l’époque : Panama.

Enfant du centre d'accueil de l'île à Vache (JPG)

Aujourd’hui, au large de l’île à vache, des épaves dorées de galions feraient les joies de plongeurs. Après avoir traversé une baie azur, le bateau à moteur s’arrête au pied d’une colline où quelques bungalows construits plain-pied s’alignent au cordeau. La première escale est chez Didier Boulard, 62 ans, propriétaire de l’hôtel Port Morgan, du nom du pirate. Après sept années de construction, il exploite depuis huit ans cet hôtel d’une vingtaine de bungalows. « 70 % de la clientèle sont basés à Port-au-Prince, des Américains, des Suisses, des Belges, des Sud-Américains travaillant pour des ONG, des ambassades, des administrations ou des centres hospitaliers, explique-t-il assis sur la terrasse ombragée surplombant la baie. Les 30 % restants, ce sont des Haïtiens venus pour les fêtes locales. »

Garçon du centre d'accueil de l'île à Vache. (JPG)

Idées reçues sur Haïti

Pour Didier Boulard, les « idées reçues sur Haïti comme la violence et les kidnappings freinent beaucoup plus les touristes que le prix du transit en avion depuis Port-au-Prince. » Mais sa priorité numéro un reste l’eau, après la gestion des fosses septiques et la pollution. « Il faut récupérer l’eau de pluie et la dessaler. »

Il salue un couple de clients rivés derrière leur portable respectif : « Encore en train de travailler, quelle idée ! » Françoise Boulard, son épouse, a pris l’habitude d’envoyer les occidentaux visiter un centre d’accueil comptant une soixantaine d’enfants abandonnés, dont dix-neuf polyhandicapés. Il faut alors reprendre le bateau et longer la côte nord de l’île jusqu’à Madame Bernard, le bourg principal de l’île à vache.

En ce jour de marché, les ileavachois se pressent devant les petits stands ombragés. Plus haut, après l’école et le dispensaire, le centre d’accueil ouvre ses portes en fer. À l’ombre d’un manguier de dix mètres de haut, au centre de la cour, Picardson rit lorsque son animateur lui passe de la crème sur la peau sèche de ses jambes. Ce petit garçon, dont on peine à deviner l’âge, vit allongé ou assis dans un fauteuil roulant. À 10 ans, il porte encore une couche, ne sait ni parler, ni manger seul. Comme dix-huit autres polyhandicapés, venus de tout Haïti, Picardson a été confié par sa famille au centre.

Pesanteur des corps

Le lendemain, leur sortie favorite est programmée. Que leur boîte crânienne soit cabossée ou que leurs articulations demeurent irrémédiablement molles et rachitiques, tous sont harnachés à un brancard et emmenés, deux fois par semaine, aux « bains thérapeutiques ». Sur une petite plage, un à un, ils sont portés dans les vagues pour oublier, le temps d’une baignade, la pesanteur ordinaire de leurs corps. La fondatrice et directrice du centre, Sœur Flora Blanchette, 68 ans, reconnaît : « Ils demandent beaucoup de temps et de calme mais au contact des autres enfants, ils s’autostimulent. »

Cette aide-soignante canadienne, ancienne hémiplégique, administre seule, depuis 1981, ce centre d’accueil dont les enfants arrivent surtout de l’île à Vache. Nelson, cinq ans, se réfugiait chaque nuit dans la pharmacie pour disparaître au petit matin. Des croyances vaudoues voulaient que sa mère, morte en couche, revienne d’entre les morts pour récupérer son fils. Ses grands frères ne s’occupant pas de lui, Sœur Flora a pris Nelson avec elle.

Harpon planté dans le ventre

Son quotidien est une course ininterrompue entre des enfants affamés, l’école et ses quatre cents élèves, les accouchements, le dispensaire. Les ileavachois, pour la plupart des pêcheurs et des agriculteurs, consomment l’eau de pluie recueillie des toitures, principal vecteur de la typhoïde. Sœur Flora soigne alors le tout-venant, jusqu’à ce pêcheur porté jusqu’à elle, un harpon planté dans le ventre.

Dehors, au pied de la pompe à eau collective, une odeur acre d’urine et de savon flotte dans la cour. Une dizaine de femmes lavent à l’eau froide des piles de vêtements élimés, puis les étendent à même le sol composant un grand damier multicolore. Sœur Flora les encourage en créole. Son existence est si inextricablement liée à l’île à vache.

« Prêtée en Haïti », alors qu’elle voulait partir en Afrique, Sœur Flora exerce un temps au dispensaire de Camp Perrin. Une nuit, en 1980, elle accompagne un médecin sur une île touchée par le cyclone Allen. Lorsque Sœur Flora, 40 ans, pose le pied pour la première fois sur l’île à Vache, elle se rappelle ses vœux de jeunesse « soigner les malades les plus éloignés » et se dit : « Le Bon Dieu m’a prise au mot ! »

Porte-voix

La Canadienne est depuis intégrée au paysage de l’île à vache qu’elle arpente de vallons en vallons. Aujourd’hui, elle fait partie d’un groupe d’alerte composé des autorités locales. En cas de cyclone, ils se rendent au marché de Madame Bernard et, grâce à un porte-voix, avertissent les ileavachois de l’imminence du risque. En septembre 2008, le cyclone Gustav, l’un des quatre qui fit 600 morts, atteignit l’île à vache arrachant les toits de tôle et inondant les maigres jardins.

« Toute ma vie, je n’ai fait que répondre à des besoins, reconnaît Sœur Flora, je n’ai jamais eu de vue d’ensemble. Je suis tête en bas, tout le monde n’accepte pas de vivre la bohème comme moi. »

Au sommet de la côte, au sommet d’un chemin caillouteux, la vue s’étend sur 360°. L’île à vache s’offre au regards, jusqu’à confondre ses versants, pelés comme du velours, dans les flots de la mer des Antilles. Un frêle chemin, comme dessiné à la craie, mène jusqu’à une maisonnette en toit de paille. L’ensemble, à la tombée du soleil, rappelle les peintures naïves haïtiennes traditionnelles.

Vivre chez l’habitant

Même si les conditions de vie sont rudes sur l’île à vache, des touristes arrivent jusqu’à elle pour loger à l’hôtel Port Morgan ou bien pour vivre chez l’habitant. Cette seconde alternative tend à faire de cette île vierge un lieu d’un tourisme durable, soucieux de l’environnement et du sort des populations locales. Sœur Flora n’en a cure : « Les hôtels développent le tourisme mais qu’est ce qui peut assurer le développement de l’île ? Les habitants ont besoin d’emplois et d’écoles. Il n’y a même pas de coopérative agricole. »

Les représentants du fonds haïtien d’appui au développement du sud (Fonhsud) ne partagent pas le point de vue de la religieuse. Pour eux, le développement de crédits solidaires, celui de la démocratie locale et du développement rural, va de pair avec l’éco-tourisme. « La volonté est là, explique Emilienne Ulysse, représentante du Fonhsud, il nous manque l’encadrement. »

Ses tables vides et ses stands désertés, le marché de Madame Bernard prend des airs de village fantôme en cette fin d’après midi. Sœur Flora est retournée s’occuper du dernier nouveau né arrivé au centre. Eléazar grimpe dans la chaloupe en partance pour les Cayes. Il est arrivé à cheval et, pour la première fois de sa vie, il a rencontré son cousin, habitant de l’île à vache. Par contre, il ne s’est pas baigné. L.C.

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