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La mission de Paris dans la Grande Guerre : douze Bassoutos en visite dans la capitale

Date de publication : 13/03/2015

Le mardi 9 octobre 1917, douze Bassoutos, que la guerre a transportés loin de leurs terres du Lesotho, sont accueillis en Gare du Nord par une délégation de la Société des Missions (SMEP). Pendant près d’une semaine, ils vont multiplier les rencontres à Paris au sein du monde protestant. Ils auront également droit aux honneurs des actualités Gaumont et à une poignée de mains avec le maréchal Joffre. Une visite à travers laquelle la SMEP montre, plus de 80 ans après la venue des missionnaires Eugène Casalis et Thomas Arbousset au Lesotho, les fruits de la mission.

14-18 : LE CENTENAIRE
Le dossier sur le site de la bibliothèque du Défap

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Premier conflit mondial et illustration la plus effrayante de la « guerre totale », la guerre de 14-18 a poussé les puissances européennes à mettre en jeu toutes leurs ressources, humaines, matérielles, industrielles... Elles n’ont pas hésité à mettre à contribution leurs empires coloniaux, viviers de main-d’œuvre et de combattants. Selon Jacques Frémeaux (1), entre 550 000 et 600 000 « indigènes » venus de toutes les terres de l’Empire français furent ainsi mobilisés, parmi lesquels 450 000 vinrent combattre en Europe. La majorité d’entre eux se retrouvèrent parmi les régiments de « tirailleurs ».

Tel n’était pourtant pas le cas des Bassoutos qui se présentèrent, le mardi 9 octobre 1917, devant la Maison des missions, au 102 boulevard Arago, à Paris. Ces hommes n’étaient pas porteurs d’un message officiel, ils ne faisaient pas partie d’une unité combattante et n’avaient rien vu des carnages en première ligne. Ils étaient venus de leur lointain Lesotho pour être employés comme ouvriers par l’armée britannique. Cantonnés dans la Somme, ils eurent, lors de leur bref séjour à Paris, droit à l’accueil le plus chaleureux : d’une visite organisée de la capitale aux honneurs des actualités cinématographiques en passant par une rencontre avec le maréchal Joffre, sans oublier leur participation à plusieurs cultes dont l’un, particulièrement mémorable, au temple de l’Oratoire du Louvre, rien n’y manqua.

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Une volonté de montrer les fruits de la mission

Les premiers missionnaires protestants au Lesotho : Thomas Arbousset (à gauche) et Eugène Casalis (à droite) © Défap

Pourquoi un tel accueil ? Le Lesotho représentait, pour la SMEP, le premier champ de mission, celui dans lequel avaient travaillé dès 1833 les « pionniers » de la mission, Eugène Casalis, Thomas Arbousset et Constant Gosselin. C’est au Lesotho qu’avaient été fondées les premières stations missionnaires de la Société : Morija et Thaba-Bossiou. Les premiers ouvrages entièrement consacrés au peuple sotho sont d’ailleurs à porter au crédit d’Eugène Casalis : Études sur la langue sechuana, publié en 1841, et Les Bassoutos, publié en 1859, puis réédité en 1992 et 2012.

La Grande Guerre, par les vastes déplacements de troupes qu’elle provoque jusque dans les colonies les plus lointaines, vient inopinément, en ces jours d’octobre 1917, de faire débarquer en France quelques-uns de ces frères du Sud de l’Afrique, héritiers directs et représentants des premiers efforts de la SMEP...

Derrière la pompe de cet accueil, il y a la claire volonté de montrer les fruits de la mission ; volonté d’autant plus vive que ces ouvriers sothos n’ont eu l’occasion jusque-là de voir sur le sol français, en matière d’édifices religieux, que des églises… catholiques. Ils pouvaient à bon droit se demander d’où provenaient les missionnaires protestants venus apporter l’Évangile jusqu’au Sud de l’Afrique... La visite de cette modeste délégation est donc pensée et menée comme une véritable opération de communication, communication à double sens : tant, sinon plus, en direction du protestantisme français, qu’en direction des visiteurs eux-mêmes. D’où l’importance de multiplier en quelques jours les rencontres symboliques...

Les visites s’enchaînent

Les documents sur la visite des Bassoutos disponibles à la bibliothèque du Défap © Défap

Le compte-rendu de la commission exécutive de la Société des Missions, réunie le 8 octobre 1917, retrace le programme prévu pour cette visite (voir ce document sur le site de la bibliothèque). Un courrier est envoyé, le soir-même, aux autorités militaires britanniques pour qu’elles accordent aux ouvriers bassoutos une permission exceptionnelle. L’ensemble de la visite sera piloté par Messieurs Christol et Keck, tous deux anciens missionnaires au Lesotho. Mais les événements s’accélèrent. En effet, la délégation des Bassoutos, accompagnés de leur lieutenant, Ernest Mabille, est déjà annoncée pour le lendemain, mardi 9 octobre. Il faut très rapidement s’assurer d’un logement ; l’école des Batignolles fera l’affaire... Et, en fin de soirée, un petit comité d’accueil se poste sur le quai de la Gare du nord.

Dès le lendemain de leur arrivée, les visites s’enchaînent. Les Bassoutos se rendent à la Maison des missions. Ce premier rendez-vous officiel est marqué par un moment de prière ; puis, chacun se présente ; l’on évoque sans doute avec émotion l’histoire de cette mission du Sud de l’Afrique.

Le jeudi 11 octobre, d’après le programme qui nous est parvenu, le groupe se rend au château de Versailles, bien loin de la tourmente du front. Le vendredi, après la visite des Invalides, il déambule devant l’École militaire ; le lieutenant Mabille a l’idée de s’enquérir de la présence du maréchal Joffre et de savoir s’il « reçoit » en ce jour. La réponse est positive et, grâce à l’intervention du pasteur Keck, il pénètre, avec deux soldats bassoutos, dans le bureau du maréchal : échanges de poignées de mains. Malheureusement le Journal des missions ne nous dit rien des propos échangés alors.

>> Voir les photographies et documents d'archives présentés sur le site de la Bibliothèque

Une cérémonie à l’Oratoire du Louvre

La visite des Bassoutos racontée dans le Journal des Missions © Défap

Le samedi 13, les Bassoutos retournent au siège de la Société des Missions pour un repas pris dans le jardin ; c’est alors qu’est tourné, par la firme cinématographique Gaumont, un très court film documentaire qui passera dans les salles, aux actualités, pendant une semaine. Le directeur de la SMEP et les soldats se rendent ensuite chez un photographe du quartier pour la photo de famille qui est reproduite ci-dessous. De nombreux amis de la mission au Lesotho viennent saluer les soldats.

Le dernier jour à Paris est un feu d’artifice de rencontres, de visites. Le matin, culte aux Batignolles avec le pasteur Chazel ; puis visite chez un ami de la mission, Jules Goguel. Le repas est pris dans un restaurant du quartier, après quoi le groupe se met en route (peut-être par le métro)en direction des Buttes-Chaumont. En fin d’après-midi, c’est la cérémonie à l’Oratoire du Louvre, dans un temple archi-comble, selon les témoins, véritable point d’orgue de cette visite. L’occasion est enfin donnée à la Mission de Paris, plus de quatre-vingts ans après l’arrivée de Casalis et Arbousset au Lesotho, de montrer les fruits de son travail, dans le Sud de l’Afrique mais, bien plus largement, dans tous les pays où elle est désormais à l’œuvre.

Le lundi 15 octobre, à 9 heures le matin, à la Gare du Nord, c’est le départ pour la Somme, et Abbeville, où ces hommes sont cantonnés. À la fin du mois, ce contingent de soldats ouvriers prendra la mer pour un retour définitif au pays.

Hasards d’une guerre aux dimensions du monde ? Le protestantisme français de métropole, ultraminoritaire depuis toujours, entrevoit, pour la première fois de façon vraiment incarnée, dans ces hommes que des événements graves propulsent loin de chez eux, les bouleversements et les défis de son ouverture à l’universel.

Jean-François Faba, Franck Lefebvre-Billiez, Claire-Lise Lombard

(1) "Les colonies dans la Grande Guerre : Combats et épreuves des peuples d'outre-mer", Jacques Frémeaux, 393 pages, 14-18 éditions (6 avril 2006)
Le groupe des Bassoutos photographié lors de la visite au 102 boulevard Arago - et au-dessous, les portraits légendés, tels qu'ils ont été diffusés dans les publications de la SMEP © Défap

 

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