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Des images pour ne pas se prosterner

Date de publication : 20/01/2015

Peut-on rire des religions ? L'attaque contre l'hebdomadaire Charlie Hebdo a donné à cette question une actualité brûlante. Elle a déjà inspiré des dessinateurs protestants comme le pasteur Jean-Pierre Molina, cofondateur et président du Jury chrétien de la Bande Dessinée à Angoulême. C'est dans ce contexte que l'Institut protestant de théologie et l'Atelier protestant organisent, du 4 au 28 mars, une exposition de caricatures théologiques. Une manifestation qui prend désormais un relief inattendu...

TRAITS D'ESPRIT
Des images pour ne pas se prosterner

>> Patrice Rolin "bouleversé, mais déterminé" <<
>> Rapide histoire de la caricature sur le site de la BNF <<
>> « #Notinmyname, mais au nom de qui au juste ? » <<
>> « Charlie », Dieudonné… : quelles limites à la liberté d'expression ? <<

Deux caricatures de Jean-Pierre Molina diffusées après l'attentat contre Charlie Hebdo © Jean-Pierre Molina

Le rire n'est pas anodin. La caricature non plus. Pour des caricatures, 11 hommes et une femme sont morts, le 7 janvier 2015, mitraillés en plein coeur de la rédaction de Charlie Hebdo par des terroristes qui prétendaient "venger le Prophète". Suscitant des réactions horrifiées de représentants de toutes les religions, islam en tête, face à cette instrumentalisation du religieux ; provoquant, aussi, une onde de choc d'ampleur internationale, marquée par des réactions indignées venues du monde entier. Réactions parfois ambigues (parmi les chefs d'Etat venus défiler à Paris, combien apprécient la liberté d'expression dans leur propre pays ?), souvent révélatrices : de toutes parts sont venus des dessins représentant la lutte du crayon et du fusil. Avec, selon le trait d'humour ou la rage du dessinateur, l'avantage tantôt à l'un (certaines de ces caricatures représentaient des crayons cassés en deux, mais d'autant plus efficaces qu'ils s'en trouvaient dédoublés), tantôt à l'autre (plusieurs dessins montraient ces mêmes crayons sous la forme de tours sur lesquelles allait s'écraser un avion, symbole du 11-Septembre).

Voilà qui pose de manière terriblement tragique et crue la question : peut-on rire des religions ? Question qui est au coeur de l'exposition organisée du 4 au 28 mars par l'Institut protestant de théologie et l'Atelier protestant. Patrice Rolin, animateur théologique de L’Atelier protestant, se dit « bouleversé, mais déterminé. Je m’apprêtais à reprendre contact avec Charb, qui m’avait fait un dessin original dédicaçant sa “Vie de Mahomet”, pour organiser la table ronde de la soirée de clôture de l’exposition autour du thème “Caricature et blasphème”… Ce qui c’est passé montre bien sûr que cette question de caricature du religieux et du sacré est bien une affaire sérieuse puisqu’il en va de la vie et de la mort. Dans le “panel des religions“, notre protestantisme a en propre la désacralisation des lieux, des temps, des personnes, des institutions, des idées et même des images de Dieu. C’est de cela que veut témoigner l’exposition Traits d'Esprits, des images pour ne pas se prosterner qui a (malheureusement) d’autant plus de pertinence aujourd’hui et qui est bien sûr maintenue ! » Réagissant, lui aussi, à sa manière, le pasteur et dessinateur Jean-Pierre Molina, cofondateur et président du Jury chrétien de la Bande Dessinée à Angoulême, a diffusé deux dessins dénonçant l'instrumentalisation du religieux dont témoignait l'attentat contre Charlie Hebdo : un "Cauchemar de Michel-Ange" montrant Dieu en train de tendre une Kalashnikov à Adam ; et une phrase sur fond noir "Pas en mon nom", signée : "Dieu", et rappelant les "Not in my name" de musulmans du monde entier clamant leur refus de l'Etat islamique.

Rire de tout ?

Caricature pour l'affiche de l'exposition "Traits d'esprit - Des images pour ne pas se prosterner" © Jean-Pierre Molina

« On peut rire de tout, mais pas avec tout le monde ». Ainsi plaidait Pierre Desproges dans le "tribunal des flagrants délires". De tout, c'est-à-dire de la religion, de l'Etat, des riches et des puissants, des autres, de nous-mêmes... Citation abondamment reprise, souvent mal comprise, quand on se rappelle que Desproges s'interrogeait ainsi en instruisant le "procès" de Jean-Marie Le Pen... Cabu, l'un des dessinateurs de Charlie Hebdo abattus en ce 7 janvier 2015, donnait une réponse différente en laissant pointer son ahurissement devant les menaces de mort proférées à la suite de la publication de caricatures de Mahomet. En 2012, sur TV5 Monde, à la question « Peut-on encore rire de tout ? », il répondait : « Ce qui a changé, c'est la montée des intégrismes de toutes les religions. Ce qu'on supporte, c'est les tribunaux. Mais ce qu'on ne peut pas accepter en France, c'est d'être menacé de mort pour un dessin. »

L'humour est-il une arme ? Certainement. L'histoire de la caricature nous l'apprend amplement. Et sa force vient précisément de sa capacité à appuyer là où ça fait mal. Rire et souffrance sont liés. Le tout est de savoir qui rit, et qui souffre. Rit-on de soi-même pour exorciser une souffrance ? Rit-on d'autrui ?

Caricature et politique : une longue histoire

La caricature peut être libératoire : elle l'a suffisamment montré dans le domaine du politique. Elle peut être contestation de l'ordre établi. Elle peut être une marque de résistance à l'oppression. Elle peut aussi être destructrice, elle peut servir une propagande. Caricature et combat politique, voire religieux, ont une longue histoire commune. Il suffit de revenir aux origines de la Réforme pour s'en convaincre, comme le rappelle cette exposition virtuelle de la Bibliothèque Nationale de France : « Très vite la gravure fut utilisée à des fins de propagande, notamment après le choc de la réforme de Luther qui déclencha la contestation systématique des pouvoirs établis et des autorités religieuses. Des gravures pouvaient être insérées dans des pamphlets (elles étaient alors de petite taille et anonymes) ou sur des affiches accompagnées de textes virulents ou de chansons. C'est ainsi que Henri III fut victime d'une campagne de caricatures précédant son assassinat. »

La possibilité de caricaturer le pouvoir ou les institutions établies est un bon thermomètre de la liberté d'expression. Mais la liberté d'expression n'est jamais absolue. Certains pays répriment le blasphème. La législation adoptée en ce sens par le Pakistan est régulièrement dénoncée sur le plan international. En France, le blasphème fut passible de mort jusqu'à la Révolution Française. Et il existe encore une réminiscence de telles lois dans le droit local d'Alsace-Moselle, en vertu d'un article hérité du code pénal allemand de 1871, resté en vigueur lors du retour de ces département à l'Etat français après la Première Guerre mondiale - mais qui n'a concrètement jamais été appliqué. L'abrogation de ce délit "tombé en désuétude" avait d'ailleurs été préconisée le 6 janvier, la veille de l'attentat contre Charlie Hebdo, par les représentants des cultes dits "concordataires" en Alsace-Moselle, à l'occasion d'une audition à Paris devant l'Observatoire de la laïcité, une instance rattachée à Matignon. En revanche, la législation française sanctionne ce qui relève de la diffamation et de l'injure, ainsi que les propos appelant à la haine, qui rassemblent notamment l'apologie de crimes contre l'humanité, les propos antisémites, racistes ou homophobes. Il n'en a pas toujours été ainsi...

Caricatures et propagande

Si la liberté d'expression recouvre un champ bien défini, et s'arrête bien quelque part, la caricature en tant que telle n'échappe pas aux ambigüités ou aux manipulations. Les montées de tensions précédant les guerres sont riches de représentations satiriques de celui qui est destiné à devenir l'ennemi. Elles le dépeignent alors sous les traits les plus effroyables, ou les plus ridicules, pour justifier par avance l'affrontement à venir - ou pour justifier une guerre en cours. Citons encore Pierre Desproges : "L'ennemi est bête : il croit que c'est nous l'ennemi, alors que c'est lui"... Cet ennemi peut aussi être fabriqué de toutes pièces, et avec d'autant plus de facilité que les piques des dessinateurs trouveront un terreau favorable. Durant la montée du nazisme en Allemagne, d'innombrables dessins satiriques ont servi à répandre la même image du Juif ennemi du peuple.

Le rire n'est pas seulement affaire de circonstances, mais aussi de convictions, de vision du monde. Rira-t-on de Mahomet ? Rira-t-on de la Shoah ? Le simple fait de poser la question dessine déjà des lignes d'affrontement. Aux caricatures de Mahomet publiées en septembre 2005 dans le quotidien danois Jyllands-Posten, et reprises en France quelques mois plus tard par Charlie Hebdo, a répondu, en Iran, à partir de 2006, un festival, tout a fait officiel, de caricatures ciblant l'Holocauste...

« Dieu a le sens de l'humour »

Les caricatures révèlent les lignes de faille. Et en matière de religion, plus encore qu'en matière de politique... Où se situe la "ligne rouge", à franchir ou à ne pas franchir ? Des débats qu'esquissent les questions posées dans la note d'intention de l'exposition "Traits d'esprit" (Les religions savent-elles rire d’elles-mêmes ? Peut-on rire du religieux, du sacré ? Humour et religion font-ils bon ménage ?), ainsi que les thèmes des tables-rondes : "Caricatures anti-juives et anti-chrétiennes dans l'Antiquité", "Caricatures ou blasphèmes"... Comme le disait Woody Allen : « Les blagues en disent plus long que bien des livres de philosophie. » Les caricatures aussi.

Au final, si un petit dessin vaut mieux qu'un long discours, pourquoi donc aller discourir longuement sur de petits dessins ? Sans doute pour trouver sur quelles cordes, sensibles ou douloureuses, voire sur quels ressorts inavoués, ces caricatures vont jouer chez ceux qu'elles cherchent à faire rire. Pour mettre l'humour du côté de la vie, et non de la mort. Et pour rendre cette justice à Dieu à la manière du dessinateur Piem : « Dieu a le sens de l'humour. Ce sont simplement les occasions de sourire qui lui manquent. »

Franck Lefebvre-Billiez

 

 

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