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Madagascar : Intérêt et utilité de notre mission : Réflexions !

Date de publication : 05/04/2013

Mino et Emmanuelle Randriamanantena sont partis avec leurs trois enfants vivre à Madagascar. Envoyés de la CoLuREOM, ils partagent le quotidien du peuple malgache dans leurs tourments comme dans leurs joies. Voici quelques éléments d’analyse après un an et demi passé à Fianarantsoa. (Article paru dans le numéro 373 du Protestant de l’Ouest en mars 2013.)

Mino enseigne la théologie à la faculté luthérienne et de nombreux étudiants sont venus le voir pour qu’il dirige leurs mémoires de licence ou maitrise ; pour le doyen c’est un signe du bien fondé et de la qualité de notre présence. Emmanuelle donne quelques heures de conversation en français dans cette même faculté mais surtout enseigne le français à trois classes de Première dans un lycée luthérien. Les enfants vont à l’école française, ce qui nous permet de côtoyer des mondes très variés.


L’intérêt et l’utilité de la mission pour notre famille n’a pas changé : cela nous permet des découvertes, même si Madagascar est un pays que nous connaissions avant de venir, vivre au quotidien la différence quand elle est majoritaire autour de soi est autre chose que quand nos façons de faire et de penser sont à peu près similaires au plus grand nombre.

Pour Mino, être considéré comme un Malagasy, ayant la couleur et parlant malgache mais agissant et pensant très différemment de tout le monde est aussi une école à la différence. Pour Emmanuelle, être sans arrêt appelée « vazaha » et montrée du doigt parfois est dur à vivre certains jours. Et pour les enfants, ne pas être considérés comme des Malagasy alors qu’en France, à notre départ, il leur avait été demandé « s’ils étaient contents de retourner à Madagascar », est questionnant.


Il nous faut aussi apprendre à répondre à beaucoup de demandes d’aide financière directement ou pour lesquelles nous essayons d’être un lien entre ceux qui peuvent aider et ceux qui ont besoin d‘aide. Combien il est difficile de savoir dire "non" quand il s’agit de trouver quelque chose à manger à midi mais il est tout autant dur de discerner si ce qui nous est raconté est véridique ou dit simplement pour nous faire ouvrir le porte-monnaie. Nous apprenons tous les jours et ne nous y habituons pas.

L’Évangile, comme une plante dépotée de la culture qui l’avait transportée jusqu’ici au 19e s., s’est enraciné dans une terre qui lui a donné des couleurs exotiques, dépaysantes ou parfois surprenantes pour nous. Dans le dialogue, nous sommes ramenés à ce qui est vraiment décisif : le Christ seul.


L’intérêt pour nous est aussi au niveau religieux : nous avons trouvé ici une théologie très différente et une pratique tout autant éloignée de ce que nous croyons et vivions en France et cela nous fait réfléchir, discuter, argumenter avec les étudiants sur notre façon de penser et d’agir en Église. La longueur des cultes, les exorcismes parfois violents, la théologie de la gloire et la morale à outrance sont des points qui nous dérangent car nous voyons qu’ils font souffrir certains chrétiens.

 


Ensuite, il est précieux de pouvoir prendre du temps pour comprendre la religion ancestrale et comment le christianisme est venu se greffer dessus ou a tout rejeté mais du coup, 200 ans après, les pratiques ressortent même parmi les membres des Églises. Nous voyons l’homme malagasy, profondément marqué par la précarité (la moindre faute peut être fatale) qui génère la soif de gloire et le besoin de réaliser ses rêves de toute-puissance ; tout : religion, politique, éthique, etc., semble partir de là. L’impuissance face à la précarité le pousse à chercher la faveur d’un dieu tout-puissant, et à adopter une mentalité d’assisté. Beaucoup attendent que le Dieu des chrétiens joue ce rôle : soit l’homme malagasy rejette les dieux ancestraux, mais, comme la précarité demeure, il attend que Dieu réalise ses rêves de toute-puissance mieux qu’eux ; soit il tente de concilier les religions, ancestrale et chrétienne (parfois l’Islam, subventionné par de riches commerçants et industriels venus d’Asie) pour doubler (ou tripler) sa gloire et sa puissance.
Il nous semble que l’intérêt peut être aussi pour nos Églises en France : avoir des pasteurs qui regardent, écoutent, discutent de ce qui se passe à Madagascar permet d’avoir un autre point de vue sur les questions difficiles de politique, d’Églises, de partages qui se vivent ici et pas seulement l’avis des responsables institutionnels.

Concernant les limites de notre mission, nous pensons d’abord à la place des enfants dans les familles et la société et à l’éducation : comment aider à ce que les choses se fassent mieux ? En partageant nos façons de voir et de faire ? Mais pourquoi serait-ce mieux ce que l’on fait en Europe ?


Concernant les limites de notre mission, nous pensons d’abord à la place des enfants dans les familles et la société et à l’éducation : comment aider à ce que les choses se fassent mieux ? En partageant nos façons de voir et de faire ? Mais pourquoi serait-ce mieux ce que l’on fait en Europe ? Bien sûr, les enfants occidentaux sont plus éveillés, mais aussi en meilleure santé, avec un accès à l’éducation, aux livres, à la consommation et surtout à une multitude de choix. Mais nos enfants nous faisaient remarquer au début de notre séjour que les enfants ici sont plus débrouillards, avec des boîtes de récupération ils font des voitures, avec quelques bouts de bois et une roue, une brouette ou un skate board, etc… et moins difficiles ! Par contre ne mangeant pas à leur faim pour beaucoup, n’allant pas à l’école ou pas longtemps et parfois n’ayant pas de parents ou si peu présents car occupés à chercher de quoi manger, comment développer les potentialités de chacun ?


Une résistance des gens à l’Évangile d’un Crucifié nous rappelle nos limites. On découvre un écart important entre le discours théologique (dogmatique luthérienne « immuable ») et la pratique ecclésiale.

Les pasteurs se demandent comment ne pas glorifier publiquement un paroissien qui a beaucoup fait matériellement pour la gloire de l’Église locale afin de motiver les autres à faire plus, et comment ne pas prêcher la morale (et le conservatisme) dans un contexte de peur et de précarité.


Nous ressentons nos limites face au programme du français non pas langue étrangère comme il devrait l’être, mais en Première il faut apprendre à résumer des textes argumentatifs et à faire des dissertations alors que les élèves d’Emmanuelle ne parlent pas français. Sans parler du nombre d’élèves par classe, bien trop nombreux (entre 40 et 60 et dans le public c’est plus) pour apprendre sereinement, mais trop juste pour payer les profs.

Nous choisissons l’Évangile d’un Crucifié qui souffre avec cette création et qui lutte à nos côtés


Vis-à-vis de la pauvreté, nos actions sont des gouttes d’eau dans l’océan et parfois on se demande même l’efficacité de ce que l’on fait ! Il faut soutenir des familles pendant des années avant qu’elles puissent peut-être s’en sortir car la maladie, l’aide à quelqu’un de la famille, les études des enfants ou leur mariage, un décès, sans parler des vols, etc. occasionnent beaucoup de frais qui déstabilisent un budget très fragile.
Les feux de brousse et le non-traitement des déchets sont aussi une catastrophe et nous nous sentons bien impuissants face à cela. Faut-il prêcher une morale environnementale ? Nous choisissons l’Évangile d’un Crucifié qui souffre avec cette création et qui lutte à nos côtés, dans nos manques de moyens et de compétences, contre le mal environnemental. Mais alors, les actions ne sont plus motivées par les rêves de gloire et de toute-puissance. D’où nos doutes : est-ce crédible ? Surtout quand on voit l’inertie et les résistances.


Et pourtant nous nous sentons aussi indispensables : le corps enseignant de la SALT n’est pas très fourni ces quelques années à venir encore, et Mino y a très vite pris sa place.
Pour montrer un autre modèle possible que les Missions norvégienne, danoise ou américaine qui envoient de l’argent pour des projets choisis par eux et des volontaires pour 10 mois ou quelques semaines, si bien que ces Églises sont appelées « bailleurs de fond » ! Garder un lien entre Églises française et malgache semble plus facile avec une présence sur place durable sinon, du moins pour les luthériens malgaches, il n’y a pas de protestantisme en France.
Emmanuelle au lycée « dépoussière » l’enseignement du français de ses collègues, qui travaillent avec de vieilles grammaires et des méthodes plus anciennes encore, et tente d’expliquer l’importance de la lecture, et donc de l’accès aux livres, pour l’apprentissage d’une langue non maternelle et pourtant une des langues officielles de Madagascar.
Indispensables aussi pour la femme d’étudiant qui vient faire du ménage et celle qui lave notre linge à cause de l’argent qu’elles gagnent chez nous, indispensables pour la famille que nous logeons, pour les « pasteurs poulets » qui ont pu se lancer dans l’élevage qui leur permet de manger et d’envoyer leurs enfants à l’école car, n’étant pas boursiers, ils n’avaient aucun revenu. C’est la même chose pour celui à qui les réparations de la voiture qui fait taxi ont été payées, pour les yaourts, le pain, l’artisanat et les gâteaux achetés, et les multiples avances faites… Merci à tous ceux qui nous ont aidés pour cela car nous ne sommes qu’un témoin sur place qui permet que le lien se fasse. Nous sommes vos envoyés et sentons une nuée de pensées et de prières qui nous soutiennent.

Mino et Emmanuelle Randriamanantena

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