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Madagascar : Formation en pédagogie et pédagogie de la formation

Date de publication : 05/04/2013

Cécile Millot est formatrice en pédagogie à l’institut de formation des maîtres de l’Eglise luthérienne de Fandriana à Madagascar. Depuis plus de deux ans, elle partage dans des récits au ton décalé et percutant toutes les « joyeusetés » dont elle est témoin dans le cadre de sa mission.

Festivités – Les joyeusetés de la langue malgache

Grande session de rentrée, accueil des nouveaux stagiaires par les anciens et par le corps enseignant, dans la grande salle. Les enseignants se présentent en quelques phrases. L’idée me vient au dernier moment : je prends le micro et je dis « Heniary ». Eclat de rire général, tonnerre d’applaudissements. J’ai réussi mon coup. Après, je me présente en français, c’est mon job, et je serais bien en peine d’en dire plus en malgache.

Les enseignants se présentent en quelques phrases. L’idée me vient au dernier moment : je prends le micro et je dis « Heniary ». Eclat de rire général, tonnerre d’applaudissements.

Que veut dire heniary ? Je ne sais pas. Mais c’était visiblement ce qu’il fallait dire dans ce cas-là. On peut dire heniary pour dire au revoir. Quand je dis heniary en sortant du magasin ou en quittant la gargotte, les gens rient, parce que c’est plus idiomatique (régional, peut-être ?) que veloma. On venait de m’expliquer la veille que veloma veut dire, littéralement, au revoir, et que heniary veut dire « je suis ici, mais je m’en vais ». Mais j’avais bien constaté que souvent, les gens disent heniary (ou même simplement hen (hen’ tompoko) (tompoko = messieurs-dames) avant de prendre la parole. Quelque chose comme « Je suis ici (me voilà) et je vais parler » ? Les langues étrangères, c’est quand même passionnant!


Petite digression sur la polysémie du malgache : hetsinao, par exemple. Ça veut dire « Je suis d’accord avec cette proposition », ou « je ne suis pas d’accord avec cette proposition ». J’ai dû mal comprendre, je redemande : ça veut dire « je suis d’accord », ou « je ne suis pas d’accord » ? Les deux.

C’est bien un truc de Vazaha («de blanc»), ça, de se polariser sur l’idée qu’il faut dire soit oui soit non !

Je finis par comprendre que ce qui est important, ce n’est pas « d’accord » ou « pas d’accord », c’est « avec ta proposition ». « J’ai bien entendu ta proposition. J’ai mon avis, mais je ne te le dirai pas ». Le malgache n’est-il pas une langue extraordinaire ?


Les nouveaux stagiaires se présentent, un à un. Ils doivent dire d’où ils viennent, quel est leur sport préféré, quel est leur plat préféré – ça, c’est pour lancer la conversation, ceux qui osent en disent d’avantage. Le public demande volontiers à l’un ou à l’une s’il / elle est marié(-e), plusieurs répondent joliment « célibataire occupé(-e) ». Monsieur le Directeur Ralay précise bien qu’il faut dire de quelle région on vient, qu’il ne faut pas dire de quelle tribu (ethnie ?) on est. Nous sommes tous des Malgaches, si, si. Voilà la question qui remontre le bout de l’oreille – comme toujours, extrêmement discrètement. L’unité de la nation malgache est un grave problème, dont personne ne parle jamais.

 

Au travail ! – Les joyeusetés de la langue française

 

Les anciens (la deuxième année) reviennent d’une semaine de sortie à Miarinavaratra. Ils y ont fait des enquêtes, c’est une préparation au mémoire qu’ils auront à faire sur le lieu de leur stage de six mois.

Je les fais raconter, oralement, par écrit, ça a l’air drôlement intéressant, ils ont des tas de choses à dire.

L’alcool, par exemple : à Miarinavaratra, la production et la vente de l’alcool ne sont pas interdites (contrairement à ce qui est le cas à Fandriana). Les gens boivent donc beaucoup. C’est mauvais pour la santé, l’alcool détruit les poumons. C’est contraire à la morale chrétienne. Il faut éviter l’a bu (sic) d’alcool.


Il y a une source thermale, qui guérit tout. L’hypertension, les rhumatismes… Et les maladies de peau : la gale, la lèpre… Oui oui, tout le monde se plonge dans la même eau, ce n’est pas contagieux puisque c’est une source qui guérit. Aucune tribu n’est exclue (tiens, tiens…), tout le monde a le droit de se tremper. Cette source est exploitée depuis environ 1600. Les anciens ont toujours dit qu’on n’avait pas le droit de faire payer, puisque c’est un don de la nature / de Dieu. Un jour, les gens ont voulu faire payer, est l’eau est devenue froide (mais elle est redevenue chaude depuis).


Ils parlent beaucoup de l’agriculture : les agronomes se défoncent à expliquer les nouvelles techniques de culture, qui donne(-raie)-nt un meilleur rendement. Ils expliquent tout, j’ai du mal à maintenir mon attention. Et puis le SRI (système de riziculture intensive), entre temps, je connais par cœur, j’ai déjà entendu beaucoup d’exposés sur ce sujet.

On a découvert de l’or et des saphirs, dans la région. Ce sont les Russes qui ont prospecté, les gisements ne sont pas encore exploités, mais c’est encore quelque chose qui va échapper à Madagascar, dommage. Les seuls Malgaches qui seront là-dedans, ce seront les enfants, qui meurent écrasés dans des galeries de mines pas étayées.


Cette année, il y a eu 0% de succès au Certificat d’études, à cause de la grève.
Les stagiaires on fait de l’animation dans ce village reculé (pas d’électricité, pas d’eau courante). Ils ont projeté des films de sensibilisation sur les feux de brousses, sur l’utilisation du préservatif… Ils ont joué au foot avec les jeunes du lieu, et se sont fait battre 7 à 0. La honte !
La deuxième semaine, la nouvelle promotion arrive.
Prénoms intéressants : Antonine, Elisette, Nantoine. Rodin, Périclès. J’explique qui sont Rodin et Périclès. Il faudrait leur apporter des images ! J’explique aussi ce que veut dire Théodore (plusieurs le savent en gros), ils ont le bon goût de ne pas me demander ce que veut dire Théogène.

Je suis beaucoup plus exigeante que les deux premières années. Dès cette première séance, je les épingle sur la prononciation, sur la différence entre avoir et être (ils ont et ils sont, c’est pareil, non ?), sur la nécessité d’employer le verbe être, qui n’existe pas en malgache


Je suis beaucoup plus exigeante que les deux premières années. Dès cette première séance, je les épingle sur la prononciation («ze m’appelle…»), sur la différence entre «je vais à Manakara» et «je viens de Manakara», sur la différence entre avoir et être (ils ont et ils sont, c’est pareil, non ?), sur la nécessité d’employer le verbe être, qui n’existe pas en malgache («Je responsable», «Beaucoup d’enfants analphabètes», ça ne va pas. Il faut dire «Je suis responsable». «Beaucoup d’enfants sont analphabètes» (ou «Il y a beaucoup d’enfants analphabètes. »)…


C’est à l’écrit qu’apparaissent les vraies difficultés de ceux qui se sont tenus cachés à l’oral. Quelle différence y a-t-il entre je veux, je vais, je viens, et je deviens ? A la question « Pourquoi veux-tu devenir instituteur », j’ai des réponses du genre «Je devenir à l’école aujourd’hui jusqu’à maintenant», «Je viens instituteur», ou «Je viens de Fandrian » (comprendre :  je vais à l’Ecole normale de Fandrian »).
Bon, au boulot ! Je leur annonce un exercice de phonétique très sérieux et très difficile, et je les fais chanter «Buvons un coup, ma serpette est perdue », puis «Bavasaka, ma sarpat’ a parda …». Quand on en arrive à «Boinvoinsoincoin, moin soinrpoint’ oin poindroi », ils sont morts de rire.

Cécile Millot
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