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Îles Vanuatu : Carnet de route

Date de publication : 28/01/2013

L’auteur conte l’année passée au Vanuatu où il a enseigné le français à deux classes de première, scientifique et littéraire. Il a aussi été professeur de sport, surveillant et responsable d’un voyage de classe en Nouvelle-Calédonie.

 

Près d’une centaine d’îles, deux fois plus de langues différentes, des coutumes qui, sur le fond, peuvent se révéler bien diverses selon les endroits... un pays dans lequel, il y a deux générations, les gens se mangeaient entre eux et ce, entre villages voisins... Ici, il y a autant de pays qu’il y a de villages, avec des ambassadeurs de clans, de villages, de familles...

Fraction de seconde

Ce qui frappe d’abord, plus vivement qu’un parfum, plus délicatement qu’une caresse, ce sont les sourires, vrais, généreux... ils n’attendent rien, simplement ils laissent transparaître l’âme de ceux qui les donnent. A chaque croisement, c’est l’interrogation, la peur qu’on lit d’abord une fraction de seconde, la méfiance guette, puis se dérobe, succombe littéralement en laissant au visage son expression la plus belle, celle qui console, écoute, comprend, relève et guérit. Celle qui donne, qui anime.

La brousse est fraîche, c’est sa densité qui désaltère.

Puis, vient la nature. Abondante, mystérieuse, inépuisable de surprises. De l’aube au crépuscule, c’est un concours de jeux d’ombre et de lumière sans cesse renouvelés et constamment différents, la nature est alors le sourire de la terre. Son visage le plus beau. Pleine d’expressions, les heures passent mais la solitude ne se fait jamais sentir. La brousse est fraîche, c’est sa densité qui désaltère. Elle est grouillante et paisible à la fois. Elle emballe notre être et nous fait nous sentir meilleur. Plus profond, plus complet, plus présent, plus adapté... Là où l’homme prend la forme de l’émerveillement, là où il est seul devant la Création, frappé d’une humilité sincère et transporté par la fragilité des détails complexes d’une harmonie géniale d’interdépendance et de hasard, il peut sentir ce qu’il est. Une partie de ce tout, un tout dans cette partie où chaque bruissement, chaque insecte, chaque frémissement a sa place et s’intègre parfaitement dans une insatiable mélodie...

Boucan

La peur de l’autre, de sa coutume de clan, de famille, de village de brousse ou la peur de la jalousie sont liées à l’utilisation du boucan.

La troisième chose qui frappe après l’infinie splendeur des nuits étoilées : la famille. Le système relationnel crée des liens très forts et la solidarité est ici aussi naturelle que manger ou boire. Les gens respirent « famille ». La relation humaine est centrale. Cet aspect de la coutume est au cœur de la pensée de chacun... Le respect est fondamental, central, mais dans la forme uniquement. Face à face, il faut toujours être correct, courtois, gentil, ne jamais critiquer mais arborer une position de « tout va bien ». Néanmoins, derrière la (ou les) personne(s), c’est l’inverse : on passe le temps à critiquer, à se moquer. Il est dangereux de dire la vérité à cause du boucan qui est une grille de lecture essentielle pour comprendre les relations entre les gens.
 

La peur de l’autre, de sa coutume de clan, de famille, de village de brousse ou la peur de la jalousie sont liées à l’utilisation du boucan. Il y a d’innombrables procédés pour se servir de la magie ou des esprits pour faire le mal, nuire aux gens et se protéger. Tout le monde a les siens, les vieux les dévoilent suivant des cérémonies bien précises où c’est souvent le sort qui va désigner leur réceptacle. Il n’est pas question de se demander si ça marche. Le fait est que tout le monde y croit. C’est une réalité bien vivante qui influe sur les comportements : les gens se mentent constamment...

Faire perdre la face à quelqu’un, c’est s’exposer potentiellement à son courroux. C’est donc un réel danger et, pour se protéger, mieux vaut ne pas dire ce qui ne va pas, ce qui n’est pas bon. Par-derrière, les critiques seront d’autant plus exacerbées et mêlées de rumeurs complètement fausses que la frustration créée par le silence est importante. Tout cela est frappant mais inconscient chez les protagonistes. Solidarité ne signifie pas altruisme et il faut vivre avec les Vanuatais pour le comprendre.

Alliance

Les systèmes traditionnels et le modèle de « développement » à l’occidentale sont contradictoires.

Il ne faut pas non plus dire ce qui est bien car cela peut montrer ou susciter la jalousie. Si vous dites par exemple « Quel joli panier, c’est vous qui l’avez fait ? » loin de faire plaisir et de permettre un échange, cela risque de faire peur. Votre constat butera sur un « non ? » prononcé sur le ton d’une question. Cela veut dire « peut-être mais il ne faut pas le dire » et souvent ils vous donneront le panier de bon cœur. Le refuser serait comme couper le lien qu’on établit. Il faut éviter autant que possible de refuser un présent car ce geste signifie bien plus que « faire plaisir », il n’est pas en rapport avec l’avoir mais avec l’être. Ce geste crée, établit l’existence d’un lien, d’une sorte d’alliance. Il s’agit d’un signe de bonne foi, de marque de respect.

Les systèmes traditionnels et le modèle de « développement » à l’occidentale sont contradictoires. Voilà une des raisons qui fait que c’est très lent : on ne parle pas de ce qui ne va pas là où il faudrait régler les problèmes. Les réunions, les comités, les responsables existent mais, c’est encore purement formaliste, tout est là pour « faire beau » et pourrait donner lieu à de magnifiques parodies si le comique n’était pas étouffé par la réalité des enjeux. Et puis, plus on prendra de temps pour faire une chose (ou ne pas la faire), meilleur sera présumé le résultat. C’est la coutume. Cela les fait beaucoup rire d’ailleurs.

Motivation assez faible

Alors on a une société heureuse, vraiment insouciante, qui ne manque de rien, pas de misère, de précarité, de clochard... La plupart des gens passent leur temps à rire de bon cœur, à « prendre leur temps » pour tout. Le temps, c’est ce qu’ils ont le plus, avec la nourriture. La question est celle des enjeux. La motivation est en général assez faible.

L’individu n’est pas une notion pertinente ici. Il est issu du tout, il sert le tout, est une partie de ce tout et c’est ce tout qui viendra l’enterrer (dans le tout)... ainsi, en propre, par lui-même, il n’existe pas. La terre n’appartient à personne précisément, elle appartient à une famille. Tout le monde a des terres et elles sont riches. Tout le monde n’en est pas propriétaire mais la coutume fait que l’on peut travailler et donc se nourrir sur une terre appartenant à la famille.

Au village, dans les îles, chacun est donc son propre patron. On se lève à l’heure qu’on veut et on part aux champs si on veut manger. Pas de taxe, pas d’impôts... l’eau de pluie et des rivières suffisent pour la cuisine, le linge, le lavage. Ils sont attachés à cette « belle vie ». Le travail de la terre est essentiel. Elle est toujours là, dans toutes les étapes de la vie, elle relie l’enfance et l’âge adulte, les générations et nourrit tout le monde. Le soir on boit du kava, on écoute la nature et le souffle des ancêtres. La vie est calme, paisible, on a le temps, le temps de voir la nature faire son travail et d’ « élever » les enfants, de faire à manger, nettoyer le linge et dormir ou simplement parler (la moitié du temps au bas mot).

La peur des jalousies

À Vila ou en ville en général (il y en a deux au Vanuatu) il faut payer : le transport, le logement, la nourriture... bref, on travaille juste pour vivre, pour survivre. Le tout avec des horaires, la nécessité d’avoir des résultats, une cadence de travail, le monde, le bruit, la pollution. Les gens dans les villes ont des diplômes, travaillent dans les commerces, les industries, les administrations... et sont malheureux. La peur des jalousies fait que, parfois, ils ne rentrent plus chez eux. Là, les liens se coupent, les magies, les histoires ne sont plus racontées, la terre ne leur est plus nécessaire. En ville, il y a l’électricité. Une génération suffit à rendre une famille complètement dépendante.

Télévision rime avec frustration, modes... bref, on n’a jamais assez, jamais ce qu’il faut pour être heureux. Joyeux système où pour maintenir la croissance, pour gagner, il faut donner envie. La quête, l’objectif, le but devient l’argent. Ce n’est plus aller chercher ce qu’il faut pour être tranquille, n’avoir besoin de rien, mais avoir le plus possible pour ne manquer de rien. Le modèle des villes est occidental, on crée des dépressifs et, fait nouveau, de la délinquance. Entre les villes et les villages il y a un gouffre qui ne cesse de croître.

Insouciance perdue

Alors travailler avec des enfants qui n’ont pas vraiment la motivation, dépenser du temps, de l’énergie pour les former à un terreau de culture générale calqué sur un monde bien différent et qui ne servira qu’à l’examen me semble juste si cet examen peut réellement développer le pays. Mais il n’en est rien. Ceux qui réussissent vont être coupés de chez eux et vivront dans la misère avec toujours le regret de leur insouciance perdue et l’envie de leurs frères et sœurs restés auprès des ancêtres. Il y aura, pour toujours, une entorse, une faille dans la cohésion, dans l’unité. Ils seront différents et franchement, je le souligne encore, moins heureux. D’ailleurs beaucoup repartiront. Ils sont formés, qualifiés, diplômés et tournent le dos à notre univers pour retrouver leurs champs et la tranquillité des villages. Et je leur dis bravo. Eux savent maintenant et sont pleinement satisfaits. Laissons-les en paix. Mais voilà, la réalité est là, il faut faire avec.

Ils doivent quand même être un peu préparés au monde car, même si notre modèle de développement les conduit joyeusement dans l’impasse, il faut qu’ils y passent sinon ce sont les Australiens et les Chinois qui contrôleront le pays : industrie, commerce et, à terme, les terrains. Il faut qu’ils connaissent les bases de l’économie. La concurrence est purement déloyale et, ceux qui vendent leur terrain, sont ceux des villes, ceux qui ont maintenant « besoin » d’argent. Dans les îles, il n’en est pas question, mais le téléphone portable arrive, l’électricité aussi... le câble, la télévision auront très vite fait leur travail et je pense que l’avenir s’annonce triste pour nos frères du Vanuatu. Ils s’adaptent si facilement ! Certains pensent qu’ils sont pauvres... pourquoi ? Parce qu’ils n’ont pas d’argent... Pour quoi faire ? Acheter une voiture, un générateur, du riz, des boîtes de conserve qui s’empileront dans un trou... Ceux-là sont bien formatés à penser que les Blancs ont tout et qu’eux n’ont rien. Dans un avenir proche, nous comprendrons que le Vanuatu est l’un des pays les plus riches (à tous points de vue) du monde.

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