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Haïti : Il y a un avant, il y a un après

Date de publication : 21/02/2013

Après 4 mois de mission en Haïti, Audrey dresse un bilan à mi-parcours de son engagement comme volontaire du service civique auprès d'écoles protestantes.

Février 2013


Au bout de quatre mois je me rends compte qu'il y'a un avant et un après. En novembre je pensais encore que le fait de m'approprier cette ville, ce quotidien, irait de pair avec une certaine intégration, une compréhension plus profonde de la réalité du pays et des personnes qui y vivent .

C'est loin d'être le cas.

Plus je me sens bien ici et moins je suis ici. Plus je comprends les mouvements incessants, les vagues de bruits et de foule de Port au Prince, plus je reste fondamentalement une étrangère. En réalité, plus je suis présente à ce pays, et plus il me reste distant. Je me demande même dans quelle mesure il est illusoire et superficiel d'aimer vivre ici, quand l'écrasante majorité des haïtiens se contente de survivre jusqu'au lendemain, quand la plupart n'aspirent qu'à partir, quand la demande qui revient le plus souvent chez les jeunes que je rencontre est le moyen d'obtenir une bourse pour aller étudier « ailleurs, n'importe où ». Il m'a fallu trois mois pour commencer à m'interroger sur la pauvreté. En arrivant à toute vitesse en taxi moto, dans la chaleur et la poussière, sur la route qui longe Cité Soleil, pour rejoindre la station tap tap du Nord, je devine le dédale de cabanes et de tentes à perte de vue derrière des murs de béton gris qui ne suffisent pas à les contenir ; ce paysage incroyable comme on n'en voit qu'à la télévision, si radicalement différent, et si familier, qu'il ne me choque même pas. Qui suis-je alors ? Une blanche qui passe à travers la misère ? Une occidentale qui dispose du luxe de l'observation ? Je n'avais jamais pris conscience avant que j'étais riche.

A l'autre extrémité, aller faire ses courses au Giant de Pétion Ville, même limités par les prix de l'importation, suffit pour réaliser que nous faisons partie d'une minorité de privilégiés : ceux qui ont la possibilité d'arpenter les rayons en s'extasiant à la vue d'un camembert Président, quand dehors, les vendeurs de fruits, de rhum et de bonbons sel envahissent les rues, plus nombreux que les potentiels acheteurs. L'évidence de mon quotidien de 23 ans, sécurisé, éclairé, chauffé, nettoyé, m'avait simplement caché cette évidence encore plus criante, qu'il est impossible de vivre dans un pays pauvre quand on est français, mais simplement et toujours : à côté.

Et pourtant.

En février il me paraît plus important de penser : je vis en Haïti.

Voilà quelque chose dont je me rappellerais plus tard, quand je devrais rédiger un CV. Pour le moment je ne vis pas en Haïti, je suis stressée pour mon travail. L'ici ou l'ailleurs importe peu. Ce qui compte c'est de parvenir à motiver les secrétaires de mon école d'Etzer Vilaire pour faire l'inventaire de la nouvelle bibliothèque et mettre en place un système de prêt ; c'est de savoir si j'aurais le temps d'imprimer mes textes pour mes sixièmes années avant 10h30 aujourd'hui.

Ce qui me préoccupe ce sont toutes ces choses que je n'ai pas encore fait : reprendre le programme d'expression orale pour les rhétos de l'école John Wesley qui m'ont demandé des cours de français, organiser une formation des professeurs pour débuter les cours d'éducation sportive, distribuer les fiches récapitulatives des séances de jeux-lecture aux enseignants qui m'ont aidé à les animer, finir de lire l'histoire de l'ours Jimmy à Fédia et Natacha qui courent me voir à chaque récréation. Et cette inquiétude étrangement, est aussi ce qui me fait apprécier le simple fait d’être là, sans me demander où, ce qui me donne l’envie d’agir, sans réfléchir plus avant au gouffre qui paraît exister dès qu’on le formule en mots.

Et alors, voir les quelques centimètres carrés de tableau suspendus à la craie de cet enfant, tout entier concentré au dessus d’un « ent » qu’il ne parvient pas à écrire à la fin d’un verbe au pluriel, ne me semble plus aussi incroyablement lointain de tout cet espace de souvenirs, de connaissances dont j’ai la chance de pouvoir bénéficier, comme une fenêtre par-dessus l’océan, ouverte sur un monde dont cet élève ne connait quasiment rien. C’est l’engagement, cette joie simple, cette motivation qui semble venir de nulle part, qui m’apparait alors, plus qu’un pont, comme une dilution de l’espace et du temps, un point de rencontre soudain et pourtant si naturel. Le simple fait d’engager une conversation, d’engager un projet, comme on engage la balle dans le jeu, initie quelque chose qui nous dépasse.

Finalement cette évidence du moment présent, de la rencontre même éphémère, même sans lendemain, renverse toutes les contradictions de la distance géographique entre ici et là bas, de la distance matérielle entre riches et pauvres, de la distance culturelle entre qui peut voyager et qui reste attaché sans recours à sa terre natale.

Et dans cette conviction je me rends compte que je ne fais que suivre les haïtiens dont la disponibilité, la présence, la volonté de partager, malgré toutes les incertitudes du lendemain, me donne envie d’espérer qu’elle rompra surtout mes habitudes de placer des barrières, ici ou ailleurs, maintenant et plus tard.

Audrey Pardigon

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