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Egypte : Le complexe du rhinoceros

Date de publication : 28/01/2013

Samuel enseigne le français au Caire. Il rappelle que « dans la pièce de Ionesco, les hommes se transforment, par peur, par lâcheté, par inconscience, en rhinocéros, et deviennent métaphoriquement des agents du totalitarisme ». Pour lui, aujourd’hui, il s’agit « de naviguer entre les écueils, d’une part du fanatisme et de la bigoterie, et de l’autre entre tiédeur et perte de notre identité chrétienne pour ne pas devenir à notre tour des rhinocéros. »

Je pensais d’abord à une maladie. D’où venait-il ce disque de peau noircie, que signifiait-elle, cette bosse, excroissance de chair rugueuse et morte, poussant au front des hommes au regard fier ? Je ne pouvais les ignorer pourtant, ces prieurs de la rue, déroulant méticuleusement, d’Ouest en Est, et sur tous les trottoirs, leurs tapis de prière. Nous sommes dans la ville aux mille minarets, d’accord ; la cité de Salah Ad Din (Saladin) qui repoussa les croisés, le siège de l’université d’Al Azhar, la plus importante du monde islamique, certes ; mais à supposer qu’on respecte les cinq prières quotidiennes avec application, ne faut-il pas une certaine dose d’acharnement sur le tapis pour laisser au front les traces d’une telle rigueur, une volonté dévote de démonstration pour imprimer au visage cette marque de piété ?

Bon grain

Au Caire, la religion s’affiche, comme elle se cache en d’autres pays. Les Coptes gravent à leur poignet la marque tatouée de la croix. Les femmes, suivant leur croyance, rivalisent d’art pour superposer, arranger, masquer, voiler ou découvrir. Il s’agit de montrer d’où l’on vient. D’un côté, l’appartenance à une minorité récurrente, malgré quinze siècles de pressions, se traduit par des réflexes d’autodéfense parfois agressifs à leur tour, un sentiment de persécution permanent, et pas toujours injustifié. De l’autre, on s’empresse de montrer qu’on fait partie du bon grain, de l’écrasante majorité (90 %) de la population : de quoi toujours se sentir dans son bon droit. Un simple « Salam aleikum », préféré au « sabah al kheir » égyptien, suffira à le faire savoir, et vous ouvrira des portes qui resteront fermées à d’autres. Montrer d’où l’on vient donc... montrer qui l’on est ? Ces signes ostentatoires sont-ils la marque d’une identité profonde ? Pas sûr.

Chacun connaît les manifestations les plus fortes de l’intolérance, et l’on nous les ressert à chaque dépêche sur « les » orients.

Chacun connaît les manifestations les plus fortes de l’intolérance, et l’on nous les ressert à chaque dépêche sur « les » orients. L’histoire pourtant, ne manque pas de points de rencontre exemplaires entre civilisations, d’âges d’or, de coexistences pacifiques entre communautés, de l’Andalousie d’Averroès (alors qu’en France se déchaînent les tribunaux de l’Inquisition), aux « mardis de Dar El Salam », initiés par Louis Massignon, islamologue chrétien, en plein centre du Caire, où se réunirent pendant les années 1950 des groupes de dialogue, parfois de prière, composés de représentants des différentes religions, dans un esprit de respect et une volonté de compréhension mutuelle.

Rompre le cycle des représailles

Reste, pour ceux qui ont vécu ces années, dont l’arrivée au pouvoir de Nasser a sonné le glas, beaucoup de nostalgie. Pour nous, la preuve d’une possible coexistence dépourvue de rancœur et de tension : sereine, apaisée, adulte. D’abord purifier la mémoire, et accepter de rompre le cycle des représailles, de compter les transfuges. Ensuite, se connaître et retrouver son identité, au-delà des signes. Se connaître et cerner sincèrement son identité, fondée sur des convictions personnelles et non plus sur des réflexes hérités de groupes. Dialoguer n’est pas renoncer à ce que l’on est ; or, si l’on manque de profondeur, comment poursuivre l’échange ? Renoncer enfin aux préjugés et aux fantasmes qui pourrissent notre relation à l’autre.

Les musulmans racontent entre eux que le soir de Noël, les chrétiens éteignent la lumière et s’embrassent. De telles histoires circulent sur les deux communautés. La conversion du cœur est aussi un changement de regard, qui conduit à un changement d’attitude intellectuelle, et par suite à l’élaboration d’une vraie connaissance de l’autre : bien se connaître pour mieux vivre ensemble.

Entre prosélytisme et témoignage

Nous ne sommes en tout cas certainement pas voués, par peur, par méconnaissance, par fanatisme, à devenir, comme les personnages de la pièce de Ionesco, des rhinocéros.

En tant que chrétiens, appelés à répandre l’Évangile à travers le monde, comment concilier volonté - exigence - d’évangélisation et respect de l’autre ? La prière est un outil essentiel : nous ne sommes pas dans les cœurs, mais Dieu y travaille en secret. En pays musulman, encore plus qu’ailleurs peut-être, le premier témoignage est un témoignage de vie.

A propos de notre témoignage oral, la frontière entre prosélytisme et témoignage est plus floue que les contours du soleil à son coucher, observé à travers le nuage de pollution du Caire. Lors d’une conférence sur le père dominicain Georges Anawati, islamologue et membre fondateur de l’Institut Dominicain d’Études Orientales (IDEO) organisée au centre culturel français, une musulmane, professeur de philosophie arabe médiévale, qui fut son élève, donna cette réponse formidable à un prêtre qui l’interpellait sur cette question : « il y a dans le christianisme un concept qui le différencie des autres religions : c’est l’amour, qui doit passer avant la volonté de convertir, si l’on veut arriver à un dialogue. » Le témoignage parlé, qui naît du dialogue, est à ce prix. Peut-être rajouter les initiatives de nos lycées qui accueillent les deux religions, et raconter notre impression personnelle sur leur relation. Dans la pièce de Ionesco, les hommes se transforment, par peur, par lâcheté, par inconscience, en rhinocéros, et deviennent métaphoriquement des agents du totalitarisme. Il s’agit aujourd’hui de naviguer entre les écueils, d’une part du fanatisme et de la bigoterie, et de l’autre entre tiédeur et perte de notre identité chrétienne pour ne pas devenir à notre tour des rhinocéros. Nous ne sommes en tout cas certainement pas voués, par peur, par méconnaissance, par fanatisme, à devenir, comme les personnages de la pièce de Ionesco, des rhinocéros.

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