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Le camp de Grande Synthe : de la foi à la mission, la décision de participer !

Date de publication : 06/04/2016

Valérie Thorin et Florence Taubmann, du Défap, se sont rendus à Dunkerque pour visiter un camp de réfugiés et les associations d'entraide, les 21 et 22 mars 2016. La pasteur Florence Taubmann nous fait part de ses impressions dans cet article.
 Le camp de Grande Synthe : de la foi à la mission, la décision de participer !

Dans le camp de Grande Synthe, DR

 

« Comme tout le monde nous étions sensibles au malheur des migrants. D’autant qu’habitant Dunkerque, nous les rencontrions dans la ville. Mais comment les aider? Cette question était si difficile que nous la portions sans doute à distance. Mais ce soir-là, réunis en conseil presbytéral, nous avons vécu un choc ; c’était comme si le Christ lui-même nous posait la question : alors que fais-tu de ton frère ? Et c’était inenvisageable pour les conseillers de se quitter sans avoir répondu, même si nous n’étions pas tous d’accord sur la réponse ! »

Que s’était-il passé ?

Les membres de la commission entraide de l’Eglise protestante unie de Dunkerque sont très émus en évoquant pour nous, autour d’un repas fraternel, ce parcours qui les a conduits à devenir bénévoles au camp de Grande Synthe, à la lisière de Dunkerque, avec entre autre la spécialité « douches et sanitaires ». Le fameux soir du conseil est celui où, ayant appris qu’à la suite d’un crime commis sur l’un des leurs, une quinzaine de chrétiens iraniens devaient être sortis du camp, ils ont entendu l’appel à l’aide de Matthieu Bösiger, officier de l’Armée du Salut, qui hébergeait ces hommes dans ses locaux. C’est ainsi que tout a commencé, puis est venu l’engagement, avec des bénévoles d’autres associations, toutes coordonnées par le Carrefour des Solidarités, à agir sur le terrain, dans un camp qui est passé en quelques mois de 80 à 1500 personnes !

 

L'entraide, DR

L'entraide, DR

 

Il y a la fois de la douleur et de la ferveur dans la voix de nos amis quand ils évoquent l’état épouvantable de ce premier camp – où l’on marchait souvent dans la boue jusqu’à mi-jambe et où des familles avec enfants campaient à même le sol au milieu de rats –, et le courage politique du maire de Grande Synthe qui, sans l’accord de l’Etat, mais en coordination avec MSF, a organisé un nouveau camp aux normes internationales, avec de petits chalets en bois bien isolés du sol et sur un terrain viabilisé.

 

Tout n’est pas parfait, loin de là, car le nouveau camp se situe entre l’autoroute et la voie de chemin de fer, ce qui peut s’avérer dangereux pour les quelques 150 enfants présents sur les lieux. Mais des travaux ont été engagés, il ne manque aux sanitaires que l’arrivée d’eau chaude, et des espaces communs sont plus ou moins en cours de réalisation pour la convivialité, l’éducation et l’enseignement.

 

Dans le camp de Grande Synthe, DR

Dans le camp de Grande Synthe, DR

 

Nos amis dunkerquois partagent pourtant leurs doutes, leurs questionnements, leurs difficultés, avec quelques responsables d’associations que nous avons eu la chance de rencontrer sur place. Déjà l’inquiétude plane sur l’avenir du camp, car l’Etat ne voit pas d’un bon œil la pérennisation de la situation actuelle. Les 1500 personnes hébergées, la plupart kurdes irakiens, sont en droit de demander l’asile politique à la France, et susceptibles d’être accueillies en divers endroits du territoire. Pour l’Etat le camp devrait donc être démantelé; or l’objectif des migrants reste l’Angleterre, même si le passage de la Manche est devenu de plus en plus difficile. Des pétitions ont été signées pour les soutenir et pour protester contre l’entêtement de l’Etat. 

 

Mais dans la situation actuelle des passeurs en tous genres font la loi et ils sont protégés car ils représentent le seul espoir. Certains vont loin dans l’exigence de rémunération, non seulement pour le voyage mais aussi pour la vie quotidienne. Ainsi il leur arrive de taxer les douches, la nourriture et tous les biens de consommation qui sont pourtant gracieusement offerts.

 

Mais si cela rend très difficile le travail des bénévoles, un autre problème, inattendu, s’y ajoute. L’ampleur de la générosité, le « surgissement » de nouveaux groupes ou associations qui arrivent souvent pour participer à l’aide de manière intempestive, depuis la France, la Belgique, l’Angleterre ou ailleurs,  rend l’organisation logistique extrêmement compliquée. Le trop-plein de nourriture ou de vêtements apportés peut vite devenir un problème et générer un énorme gaspillage. En même temps il ne faut décourager personne car une centaine de bénévoles par jour sont nécessaires pour le nettoyage, les douches, les distributions, la sécurité…

 

Dans le camp de Grande Synthe, DR

Dans le camp de Grande Synthe, DR

 

En ce jour ensoleillé de mars nous en rencontrons plusieurs, à pied d’œuvre dans la grande allée centrale. Et nous visitons trois tentes d’une vingtaine de m2 chacune, dévolues à l’accueil des enfants de trois à 7 ans pour l’une, de 7 à 16 ans pour l’autre, et la troisième aux mères avec leurs enfants. Entre jeux, déguisements, apprentissage scolaire, un petit nombre d’enfants est occupé. Mais les autres jouent à l’extérieur ou parcourent le camp à vélo. On voit peu de femmes, beaucoup d’entre elles étant confinées dans leur petit chalet, et ce sont les hommes, jeunes, qui emplissent l’espace extérieur. Alors avec pudeur est évoquée la question des différences culturelles. Les hommes dominent et ne sont pas habitués à s’occuper des tâches matérielles, y compris le nettoyage des douches après passage. Et autant l’hygiène corporelle est importante autant le lieu public peut vite se transformer en décharge. Mais est-ce différence culturelle ou conséquence d’une situation de traumatisme ? D’autant que le désoeuvrement de tous est frappant, et le portable sans cesse vissé à l’oreille, confident des nouvelles de là-bas, des difficultés d’ici, et de l’espoir tenace du passage outre-Manche. Quand nous suggérons que peut-être ces jeunes gens s’ennuieraient moins s’ils pouvaient participer à la tenue du camp, les responsables nous apprennent qu’ils n’ont pas le droit de les faire travailler. « Et tout est si précaire, celui qui est ici aujourd’hui aura disparu demain ; même des familles parviennent à passer, on ne sait dans quelles conditions … »

 

Et la religion ? La plupart sont musulmans mais le pasteur évangélique qui nous accompagne a déjà rencontré des chrétiens – dont ceux qui ont dû être évacués d’urgence, et cela relève de sa mission que d’annoncer l’Evangile. L’idée a germé de construire un espace interreligieux dans le camp, mais il ne pourra être en dur. Néanmoins sur cette question les responsables associatifs et nos amis de l’entraide sont plus que prudents. La question religieuse recèle d’indéniables dangers, et l’option défendue est que les gens se rendent en ville dans les différents lieux de culte, ce qui pourra favoriser les rencontres avec les habitants.
Ceux-ci sont partagés quant à l’accueil des migrants dans leur ville. Si certains soutiennent l’action du maire, d’autres expriment leur angoisse ou leur rejet. Il faut dire que la région est assez sinistrée sur le plan économique et qu’il y a beaucoup de chômage. Et sans doute une part de malaise tient à la pérennisation d’une situation d’urgence qui ne peut évoluer autrement du fait que les migrants ne sont que de passage, refusent de rester en France, et qu’il en arrive toujours de nouveaux !

 

En attendant l’action continue, sous la responsabilité d’une nouvelle association, Utopia56, venue de Bretagne et spécialiste des questions de sécurité. Et malgré questions et difficultés,  nos amis de l’Entraide suivent fidèlement l’inspiration qu’ils ont reçue lors de ce fameux conseil presbytéral. Leur engagement est-il reçu comme un cadeau spirituel au bénéfice de la communauté ? A cette question ils ne savent que répondre, car tout le monde n’est pas d’accord dans l’Eglise. Sans doute faudra-t-il du temps pour vraiment partager cette expérience avec tous.

 

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